Cela reste sans nul doute le projet le mieux caché de l’indie rock américain de ces dernières années, approximativement à l’instar d’une effeuilleuse qui ne supporte pas qu’on la découvre dévêtue dans sa loge : Brian Burton, producteur et multi-instrumentiste (une carrière sous le nom de Danger Mouse, dopée par son Grey Album, mix du White Album des Beatles et d’un Black Album signé Jay-Z), et James Mercer, guitariste et chanteur de The Shins, stars à gros manche d’Albuquerque, ont donc, après leur rencontre du côté d’un festival de Copenhague, il y a près de six ans déjà, et un travail tout aussi isolé qu’acharné en studio, mis un point final à leur premier album éponyme.
On pouvait espérer, en regard des deux belligérants, à une habile synthèse entre folk décharné, et hip-hop hors normes, et la résultante d’une union passablement improbable entre Elvis Costello et Burt Bacharach, entre deux gamins plus que doués autant dire. On aurait eu raison. La chanson d’ouverture, et premier single extrait du programme (« The High Road ») laisse en effet augurer de ces rencontres magiques, où deux sensibilités s’interfèrent, se rencontrent, et se complètent. La synthèse entre les gargouillis synthétiques fomentés par Burton, et les vocaux évanescents de Mercer y font alors merveille, et on s’en pourlèche les oreilles à l’avance. Le problème reste que les épousailles pratiquement magiques entre la fraîcheur psychédélique tout droit surgie des sixties, et le satiné d’orchestrations contemporaines, ne se renouvellent pas systématiquement tout du long des dix chansons.
Par la suite, la délicatesse avérée du chant, et un sens évident de l’orchestration (on peut penser à juste titre au travail en strates de l’arrangeur Jack Nitzsche, empereur du baroque pop) séduisent, mais n’enthousiasment pas. Ce qui est parfaitement dommageable, car cet album éponyme a ses moments, et bien davantage encore : tout d’abord, et au niveau des intentions, on reconnaîtra à la paire l’authentique volonté d’une œuvre duelle, et, donc, complémentaire. Ce qui nous vaut tour à tour l’accent mis sur les qualités d’arrangeur de Burton, ou celles de vocaliste de Mercer. Et, dans ses sommets, (« The Ghost Inside »), l’album peut tutoyer le souvenir mélodique des Beatles, ou, à l’instar de « Mongrel Heart » rappeler que The Lovin’ Spoonful fut un grand groupe, alors que certaines défaillances, ou plus exactement d’indulgence mutuelle (
« Vaporize », décidément trop décharné pour être honnête) trahissent l’absence de recul des deux musiciens.
In fine, Broken Bells devient, par son insistance à percuter les neurones de l’auditeur, et à forcer toutes réticences, l’album acide, séducteur, enjoué et mélancolique, qu’on déteste adorer au petit matin. Il n’en demeure pas moins que ce premier enregistrement permet de concevoir tous les espoirs en cette paire magique qui prend délibérément place aux côtés de MGMT, ou Empire of the Sun, dans la faculté à alimenter un refrain tout aussi addictif et alambiqué, que creuset fédérateur des soixante dernières années de musique populaire. D’autant que des indiscrétions de coulisses laissent entendre qu’une dizaine de nouvelles chansons se trouvant déjà sur le métier, on n’est pas prêt de cesser d’évoquer Broken Bells.
Christian Larrède - Copyright 2012 Music Story