Des onze oeuvres symphoniques de Bruckner - il en a lui-même considérés neuf comme des symphonies véritable -, la Troisième symphonie en ré mineur est le premier témoignage de sa maîtrise accomplie et est reconnue depuis longtemps comme une oeuvre maîtresse de la littérature symphonique. Si les premières symphonies sans numéro en fa min et ré min du milieu des années 1860 n'avaient pas encore atteint à la pleine maturité, les deux symphonies en ut min de 1868 et 1872 eveillent déjà fortement l'intérêt, bien qu'elles n'aient pas été applaudies comme elles le méritaient. En donnant rapidement une suite à la Deuxième, qui était d'une certaine manière une concession aux auditeurs stupéfaits, Bruckner cherche avec la Troisième à développer son style désormais définitif et immuable, refoulant les extrêmes, mais poursuivant sa route avec détermination.
Je suis désolé de ne pas partager l'enthousiasme des autres qui ont écouté ce disque. Je ne suis ni musicien ni musicologue: mon avis sera celui d'un modeste mélomane. J'ai découvert cette symphonie il y a quelques 45 ans et je ne cesse de la découvrir au-travers des divers enregistrements que j'ai entendus et aussi des concerts auxquels j'ai pu assister. Ainsi ai-je donc eu le bonheur d'entendre cette Troisième dirigée par Jochum, Karajan, Celidibache, Inbal (dont le principal mérite est de nous avoir donné une lecture de la version primitive) pour ne nommer que ceux-là. La lecture que nous Sanderling dans cet enregistrement est belle, énergique (la franchise des attaques) mais à mon sens elle "oublie" une caractéristique fondamentale de la musique de Bruckner: le profond sens religieux qui imprégnait le compositeur! Certes cette "Wagner Symphonie" n'est pas une oeuvre où le "religieux" tient le premier plan, y compris dans l'adagio. Mais la lecture de Sanderling me paraît néanmoins trop profane, voire violente ... La Troisième me semble alors moins brucknérienne que wagnérienne. Or Bruckner est Bruckner!! Je me sens infiniment plus proche de la lecture Celidibache-Munich (chez EMI) que de celle de Sanderling. Mais c'est là une conception très personnelle des choses...
Que ce soit par la qualité du son d'orchestre (un Gewandhausorchester des très grands jours - et, pour cet orchestre, ils sont nombreux !) ou par la vision du chef (large, péremptoire, maîtrisé), c'est assurément une référence. Mais plus encore, un immense plaisir !
Ce disque économique permet d'entendre un rare témoignage de l'art de Kurt Sanderling, un des grands chefs d'orchestre du vingtième siècle, avec le Gewandhausorchester de Leipzig, et ceci avec l'excellent standard sonore de l'Allemagne de l'est dans les années 1960, ainsi qu'une remarquable version de la 3° symphonie de Bruckner dans la version de 1889, la plus répandue. Sanderling adopte des tempi très amples, avec une durée globale proche de Celibidache dans la même symphonie, mais avec bien sûr un style et une conception de l'oeuvre bien différents et probablement plus probe. La lenteur, ou plutôt l'ampleur, se conjugue ici avec des attaques tranchantes et très diversifiées. A ce sujet, on peut remarquer que Sanderling semble calculer son interprétation en fonction non seulement de l'oeuvre mais aussi des caractéristiques propres de l'orchestre, qui se retrouve du coup particulièrement bien mis en valeur. C'est du très grand art : Sanderling semble structurer l'oeuvre en piquant les sonorités claires, un rien étroites et perçantes, de l'orchestre dans un tissu temporel dilaté qui se contracte sous leur morsure, en particulier dans le premier mouvement. L'adagio est d'une intensité rare, tandis que le scherzo tonne et sonne comme peu et que le finale reprend toutes ces caractéristiques. Un modèle d'interprétation brucknérienne en somme. Nettement tragique, parfaitement cohérente et incroyablement soignée dans le détail, voici une des versions phares de la 3° de Bruckner.