La discographie de la 5° symphonie restera sans doute longtemps encore dominée par deux versions d'Eugen Jochum : le concert à Ottobeuren (Philips), sa dernière version de studio pour son intégrale dresdoise (EMI), et le dernier concert au Concertgebouw d'Amsterdam publié par Tahra est presque au même niveau... Derrière ces trois piliers, on peine néanmoins à trouver, sinon des concurrents, des versions de complément. Ainsi, en-dehors des intégralistes et des quasi-intégralistes (Karajan, Solti, Barenboïm, Inbal, Tintner, Haitink, Celibidache...), parmi lesquels il y a peu de vrais brucknériens, beaucoup moins de chefs s'aventurent au disque dans la 5° que dans la 4°, les 3 dernières et même la 3° (pas d'enregistrement des "grands brucknériens sélectifs" que sont Böhm, Giulini, Sanderling), alors qu'il s'agit de la plus grande et sublime symphonie achevée de Bruckner avec la 8°. Hormis le remake viennois de Haitink (magnifique, un peu placide et/ou distancié), on retiendra Furtwängler à Berlin en 1942, dont la dramatisation par le tempo est peut-être un rien à côté de cette oeuvre précise.
Au milieu des années 1990, Günter Wand retrouve l'Orchestre philharmonique de Berlin et RCA publie les enregistrements des concerts : la symphonie "Inachevée" et la "Grande" de Schubert, puis la 5° de Bruckner. Et on tient enfin de véritables références modernes. Le caractère souterrain et pernicieux de la 5° restent l'apanage de Jochum, ainsi que le motorisme atteignant à la transfiguration titanesque dans la coda du finale. Mais pour les proportions relatives des nuances dynamiques (peut-être un peu compressées par l'enregistrement) et des tempi dans une architecture globale, la beauté et l'enchaînement des phrasés, Wand est inattaquable. On a souvent loué le "métier" de Wand, avec ce que cela insinue de restricitf. Oui, Wand connaît son métier et de ce fait ne réfléchit pas à une oeuvre in abstracto mais toujours en relation avec son exécution, et c'est précisément la définition d'un véritable artiste. Cette rigueur pragmatique abolissant toute distinction entre "forme" et "fond" sied particulièrement à la 5°. Les 4°, 9°, 7° et 8°de Bruckner suivront, dans lesquelles Wand fera encore plus fort à chaque fois si c'est possible, avec une pensée d'une profondeur ahurissante, et contrairement à Jochum il décèle la singularité, le caractère propre de chacune de ces symphonies.