Pour ceux qui ne connaissent pas Nicolaus (ou Nikolaus) Bruhns, il s'agit là d'un compositeur les plus admirables du XVIIe siècle allemand, né vingt ans avant Bach et promis à devenir l'un des plus grands compositeurs européens s'il n'avait été foudroyé alors qu'il ne faisait qu'entamer la période la plus féconde et créative de sa carrière, à l'âge de 32 ans, en 1697. Avec Pergolèse au XVIIIe, Bruhns est certainement le mort prématuré le plus regrettable de tout le baroque, étant donné la richesse de son écriture et la force spirituelle qui s'en dégage. Dans ses quelques compositions pour orgue comme dans ses cantates, c'est un langage aussi riche que celui de Bach, mais aussi tout aussi personnel que celui de Bach, que l'on perçoit. Élève et admirateur de Buxtehude (comme Bach le fut dans une certaine mesure quelques années plus tard) Bruhns suscita après sa disparition l'admiration de nombreux compositeurs qui ne purent le connaître (et encore une fois, parmi ceux-ci, l'on retrouve Bach)..
L'intégrale des cantates ayant déjà été enregistrée
par le Ricercar Consort dans les années 1980 avec de fabuleux chanteurs (James Bowman, Jill Feldman, Greta de Reyghere, Guy de Mey, Max van Egmond), Cantus Cölln, l'un des ensembles baroques les plus réguliers de la musique vocale baroque, pour le XVIIe siècle allemand aussi bien qu'italien était attendu au tournant et ne s'attaqua d'ailleurs à Bruhns qu'après avoir déjà bien défriché le répertoire dans leurs enregistrements précédents, en particulier
chez DHM.
Le présent enregistrement est une sélection soigneusement effectuée de six cantates soit la moitié de celles de Bruhns qui nous soient parvenues :
- Die Zeit meines Abschieds ist vorhanden (ch½ur à 4)
- Muss nicht der Mensch (4 solistes, ch½ur à 4)
- Wohl dem, der den Herren fürchtet (2 sopranos & basse)
- Ich liege und schlafe (4 solistes, ch½ur à 4)
- Paratum cor meum (2 ténors & basse)
- Hemmt eure Tränenflut (ch½ur à 4)
Cantus Cölln offre là un panorama représentatif des différentes directions prises alors par la musique allemande sacrée, avec l'aria spirituel d'une part (2 cantates uniquement pour solistes), le ch½ur de l'autre (2 cantates) et enfin 2 cantates plus modernes (et qui deviendront quasiment la règle sous Bach) combinant ch½ur et solistes. Mais enfin, tout cela n'est que détail car parler de ce disque signifie avant tout essayer de partager la beauté pure de ces interprétations, leur force de conviction implacable témoignant d'une science du texte et d'un souci rhétorique hors du commun et qui n'est jamais acquis dans un tel répertoire. Surtout, comme d'habitude dira-t-on pour Cantus Cölln mais de façon remarquable, la musique ici respire, les musiciens chantent avec la même faculté à phraser et à livrer une « lecture » que les chanteurs eux-mêmes, le tout dans une entente, une intelligence extraordinaire. Une très grande réussite à placer au niveau de leurs disques consacrés
à Bach (Actus Tragicus) et à
Buxtehude.