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Bruits du coeur [Broché]

Jens-Christian Grondahl , Alain Gnaedig
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Descriptions du produit

Extrait

J'ai reçu une lettre de mon plus vieil ami cinq jours après sa mort. Ce n'était pas une lettre d'adieu. Il a été victime d'une crise cardiaque pendant une partie de squash, à Manhattan. Je n'aurais pas cru que l'on puisse mourir ainsi, à notre âge. Adrian venait juste d'avoir trente-neuf ans, j'étais son cadet de deux semaines. Il avait habité à New York ces quatorze dernières années. Nous ne nous étions guère vus durant ce temps, mais il m'écrivait fréquemment, plus souvent qu'il ne recevait de réponses. Désormais, c'est moi qui serai plus âgé que lui, toujours plus, et si tant est que je vive assez vieux, il m'apparaîtra alors comme un jeune homme que j'ai connu autrefois.
J'ai lu sa lettre dans l'arrière-boutique. Adrian envoyait toujours ses lettres au magasin, la dernière était plus brève que d'habitude. Il me disait qu'il aimerait me parler d'une chose qui le tourmentait depuis un moment. Il ne précisait pas de quoi il s'agissait, se contentant de déclarer que j'étais le seul à pouvoir le comprendre. Cela ne lui ressemblait pas de s'exprimer de la sorte. Je me suis interrogé sur cette absence de légèreté, une légèreté qui avait caractérisé son courrier, sa voix et la manière dont il menait son existence, comme si la pesanteur n'avait pas autant de prise sur lui que sur nous autres humains. Il me disait donc qu'il me rendrait bientôt visite.
Il avait plu toute la matinée et, une fois encore, le facteur s'était borné à coincer le tas de courrier dans la grille, devant la porte du magasin. La petite enveloppe américaine était humide et l'encre du stylo d'Adrian avait coulé, si bien que les lettres formaient comme autant de minces épines enfoncées dans l'épais papier vergé. Adrian écrivait toujours au stylo plume, mon nom et mon adresse étaient soigneusement calligraphiés. Je ne connaissais personne d'autre qui écrivait de cette manière surannée et recherchée.
Je me suis installé dans le fauteuil où mes invités s'asseyent habituellement, car c'est le seul siège confortable. J'ai laissé mes doigts errer sur les clous de tapissier du bord du dossier tout en regardant les gouttes de pluie se briser sur l'asphalte de la cour. Cela écumait près de la gouttière, là où l'eau chutait en une cascade jaillissante. Je me suis levé, j'ai rempli la bouilloire et allumé le réchaud. Je suis resté longuement à contempler ce tournesol bleu de petites flammes sifflantes. J'ai essayé de me représenter Adrian, sans parvenir à comprendre pourquoi ses traits si familiers refusaient de m'apparaître.
J'ai donc continué à regarder bêtement la bouilloire cabossée et le réchaud avec son tuyau en caoutchouc couleur rhubarbe. Ils étaient compris dans l'inventaire quand, à l'époque, j'ai signé le bail. J'ai repris ce dernier d'un tailleur qui avait travaillé là depuis la guerre, et je me suis contenté d'aménager la partie du local qui donne sur la rue. J'ai conservé en l'état l'arrière-boutique, avec ses murs vert de mer, ses abat-jour vert foncé et son plancher à la peinture noire écaillée. J'ai même gardé le mannequin de couturier, il se dresse dans un coin, entre le cabinet à estampes et le râtelier contenant des gravures dans des passe-partout, tel un torse fantôme, une silhouette de femme anonyme vêtue de cuir patiné, avec pour tête un bourgeon d'acajou lisse.
Adrian m'avait appelé pour mon anniversaire, tard le soir, alors que j'allais me coucher. Cela faisait longtemps que nous n'avions conversé mais, comme d'habitude, il ne s'était pas présenté. Il m'avait fallu quelques secondes pour reconnaître sa voix. Là, j'avais eu mauvaise conscience, car je ne lui avais pas téléphoné pour son anniversaire. Les jours précédents, je m'étais maintes fois promis de lui passer un coup de fil, mais je ne l'avais pas fait. Il en avait toujours été ainsi entre nous deux. Adrian se montrait invariablement le plus attentionné et aussi le plus fidèle.
Il était environ minuit, je m'étais déjà déshabillé ; Theo dormait depuis longtemps et il n'y avait pas un bruit dans l'appartement. J'ai pour habitude de rester assis dans le silence du soir. Ce n'est pas que je réfléchisse à une chose en particulier, non, je reste assis, c'est tout. Les nuits commençaient à être fraîches, mais j'avais ouvert la porte du balcon afin d'aérer. Je frissonnais en caleçon, mais je ne pouvais pas faire attendre Adrian en allant chercher ma robe de chambre. Il appelait de son bureau ; des sirènes de police résonnaient au loin, comme dans un film. Je me souviens qu'il m'a demandé s'il n'appelait pas trop tard. Adrian était toujours extrêmement conscient du décalage horaire. Il allait bientôt descendre boire un verre à son bar favori avant de rentrer chez lui en voiture.
Tout en parlant avec Adrian, j'ai jeté un coup d'œil sur le feuillage touffu des châtaigniers et l'immeuble en face, de construction récente, comme le mien. Les lampadaires bleuâtres éclairaient la façade et les arbres, et il y avait encore de la lumière à l'une des fenêtres supérieures. Une femme faisait les cent pas dans son salon, fébrile, presque furieuse, tel un animal en cage. Je ne pouvais distinguer son âge à cause de la distance et je ne l'avais jamais vue auparavant. Cependant, il ne semblait pas que ce fût la fureur qui la faisait s'agiter ainsi. La courbure de sa colonne vertébrale et la main qu'elle passait de temps en temps sur son visage m'ont fait davantage penser au désespoir. J'ai continué à la regarder derrière la fenêtre du balcon, longtemps après avoir raccroché jusqu'à ce qu'il fasse trop frisquet pour rester ainsi, aussi peu vêtu, dans le froid automnal qui commençait à mordre.
En lisant la lettre d'Adrian, je me suis brusquement rappelé qu'il avait marqué un arrêt lors de notre conversation téléphonique, mais peut-être ce silence était-il plus long dans mon souvenir que dans la réalité, comme si Adrian avait été sur le point d'ajouter quelque chose. Peut-être s'agissait-il d'une pause banale, je ne le sais, et je ne le saurai jamais. Il était en train de se noyer. Adrian a prononcé ces mots de son ton toujours nonchalant, comme en passant, et je n'y ai guère prêté attention. Je me suis imaginé sans peine qu'il était sur le point de se noyer dans son travail. Je savais qu'il travaillait beaucoup, et souvent très tard le soir.
Il m'a demandé si l'on m'avait souhaité mon anniversaire. Je me suis excusé de ne pas l'avoir appelé pour lui souhaiter son anniversaire, mais il a détourné la conversation. Peut-être n'avait-il jamais remarqué le déséquilibre qui marquait notre échange de marques d'amitié, une distorsion qui m'a si souvent laissé la désagréable impression d'être débiteur. Je n'avais pas ressenti l'envie de faire grand cas de cette circonstance foncièrement accidentelle, le fait que, un beau jour, il s'est trouvé que j'avais trente-neuf ans. Adrian a ri.
Je me rappelle clairement son rire. Adrian riait beaucoup et, aux yeux des autres, il avait pleinement raison. C'était comme si le mot réussite était inscrit en grandes lettres invisibles sur ses traits expansifs couronnés par les boucles blondes. Il était le plus beau, le plus grand, le plus charmeur et il mettait toujours la main sur les plus jolies filles. Un seul geste, et les choses s'ouvraient grand pour lui, d'une manière presque euphorique, comme si elles n'avaient jamais attendu que lui, mourantes d'impatience, à l'instar des semences gonflées qui explosent entre le pouce et l'index, comme sous l'effet d'une impulsion électrique et ce, quelles que soient les précautions prises. Je sais de quoi je parle, car je le connaissais depuis toujours. En tout cas, c'est l'impression que j'avais.
© Gallimard --Ce texte fait référence à lédition Broché .

Présentation de l'éditeur

Le narrateur, dont nous ne saurons jamais le nom, approche de la quarantaine. Il vit à Copenhague, où il gagne assez modestement sa vie en tant que spécialiste des estampes japonaises. Son ami d'enfance, Adrian, vit désormais à New York où il connaît une belle réussite sociale, et c'est une lettre de lui qui va tout déclencher. Car la lettre d'Adrian ne lui parvient que cinq jours après le décès de celui-ci, terrassé par une crise cardiaque. Décès qui lui est annoncé par Ariane, son ancienne maîtresse, qui est aussi la sueur d'Adrian.

Dans cette lettre, Adrian semblait évoquer un lourd secret, et le narrateur a le sentiment de n'avoir jamais été à la hauteur de l'amitié qu'Adrian avait pour lui. Mû par le remords et la culpabilité, il n'aura de cesse de découvrir quel est ce secret - retrouvant ainsi ses propres souvenirs et découvrant la vie réelle d'Adrian. À travers cette quête, le narrateur ne cherche au fond qu'une chose, sans le savoir : comprendre ces " bruits du coeur ", toutes les facettes de l'amour humain, à travers les questions de la gémellité, de l'inceste et de la difficulté d'être parent. Toute la construction romanesque repose sur un travail de souvenir déclenché par la mort, qui vise à comprendre le passé et à sonder l'âme humaine. --Ce texte fait référence à lédition Broché .


Détails sur le produit

  • Broché: 322 pages
  • Editeur : Gallimard (21 janvier 2004)
  • Collection : Folio
  • Langue : Français
  • ISBN-10: 2070312984
  • ISBN-13: 978-2070312986
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Florinette (Aquitaine) - Voir tous mes commentaires
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Ce commentaire fait référence à cette édition : Bruits du coeur (Broché)
Le narrateur, spécialiste en estampes japonaises, vit modestement à Copenhague. Quand il reçoit une lettre de son ami d'enfance Adrian, vivant à New York et qui avait connu une belle réussite sociale, celui-ci est mort depuis cinq jours d'une crise cardiaque. Dans cette lettre, Adrian évoque un secret qui le tourmente et le narrateur va chercher à savoir de quoi il s'agit...

Après avoir découvert cet auteur à travers Virginia j'ai eu envie, malgré ma légère déception, de poursuivre avec cet auteur et ne le regrette absolument pas, car cette sensibilité et cette mélancolie qui m'avait tant plu, je les ai retrouvés dans ces Bruits du c½ur qui est un véritable patchwork de sentiments divers et situations inattendues qui nous révèle que la vie est bien loin d'être un long fleuve tranquille...
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1 internaute sur 1 a trouvé ce commentaire utile :
5.0 étoiles sur 5 Une amitié ambiguë..., 9 janvier 2011
Par 
Yuki (France) - Voir tous mes commentaires
(TOP 500 COMMENTATEURS)    (TESTEURS)   
Ce commentaire fait référence à cette édition : Bruits du coeur (Broché)
... ou, toute une vie basée sur le doute !
L'auteur est-il le narrateur ?... À aucun instant, il ne dévoile l'identité de son personnage principal, cet homme qui élève seul son fils, cet homme de trente-neuf ans un brin narcissique, cet homme est l'ami d'Adrian. Par de multiples flashbacks, il va faire une introspection de sa courte existence.
C'est une amitié longue de toute une vie, elle est de ces amitiés qui naissent sur les bancs de l'école, et parce qu'il est mélancolique et sentimental, différent socialement d'Adrian, il veut comprendre. Comprendre, ce qu'Adrian avait voulu lui dire de si important peu de temps avant de mourir...
Il ne savait pas que son ami était déjà mort, lorsqu'il reçoit cette lettre dans laquelle il lui annonce qu'il veut lui parler et que seul, lui, pourra le comprendre !...

Tout est dit dans cet extrait de la page 83 :
« ... Comme je l'ai dit, nous étions amis, mais nous vivions presque comme des frères, malgré l'étendue de nos différences. Peut-être était-ce celles-ci qui avaient été déterminantes. Nous n'avions pas besoin de comprendre tout ce que l'autre faisait ou disait, car nous ne pouvions pas nous empêcher de nous sourire quand nous nous apercevions. Je parle là d'une acceptation pleine et entière dont l'amour s'approche rarement. Adrian avait trouvé la clef de mon coeur barricadé et craintif et, avec qui, la légèreté a fait irruption dans ma vie... Pendant plusieurs années, il a été le chaînon manquant entre moi et le monde... »

Quel est ce secret qui tourmentait tant Adrian ? Ce secret qui devient le tourment du narrateur...

Ce roman est une belle leçon de vie, d'amour, de sentiment en tout genre, l'auteur touche à des valeurs pures, et par les remises en question de son personnage, il lui donne peu à peu la maturité qui lui manquait !

Un très beau livre écrit comme un journal intime, dans lequel la douceur et la réalité féroce de la vie sont subtilement écrites.
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1 internaute sur 1 a trouvé ce commentaire utile :
5.0 étoiles sur 5 un vrai bijou, 19 août 2008
Ce commentaire fait référence à cette édition : Bruits du coeur (Broché)
Ce livre est à lire ABSOLUMENT . L'écriture est fluide et belle et l'histoire très attachante. Surtout la vie du narrateur. Je l'ai lu en 3 soirs pour savourer ...
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