Sacré scénariste ce Docteur B. Il va interpréter toute sa vie un rôle de composition pour faire d'un vague patron d'une scierie viennoise un spécialiste mondial de l'autisme, un fin connaisseur de l'interaction sociale en milieu concentrationnaire, un expert de l'éducation en kiboutz, et j'en passe et repasse . Un grand écart qui repose sur des affirmations improbables et un égo démesuré combiné à un sentiment de frustration irréductible. Bettelheim voulait endosser le costume de Freud et il a fini par magnifier les quelques méthodes troubles de son idole. Richard Pollak nous dresse un menu complet des turpitudes manipulations mensonges par omission et sans omission, délire mégalomaniaque et mythomaniaque de notre personnage. La liste en serait trop longue et il suffira de dire que les accusations de l'auteur étayées par de nombreuses sources nous paraissent, en tous cas, objectives.
Mais cette fabrication d'un mythe dépasse largement le cas Bettelheim et l'on peut se demander comment fut-ce possible qu'un individu quasiment inculte en psychologie, et de plus sans aucune connaissance médicale, ait pu duper aussi longtemps média et spécialistes. Pire, par quel mystère encore aujourd'hui voyons-nous le bougre figurer au panthéon des grands héros de la psy et consort, car à vrai dire si notre docteur est digne d'un titre c'est à n'en pas douter celui de grand chevalier de l'ordre des arnaqueurs.
Pour comprendre il faut se remettre dans l'atmosphère de l'époque. Les années 60/80 sont celles des grandes contrecultures, de l'arrivée en masse de la pensée new-âge et de son cortège de potions miracles et de voyages psychédéliques. Freud quitte les cercles confidentiels pour entrer dans les foyers. Chacun se prend pour un psy, et le pays des rêves cher à nos sociétés primitives devient l'interprète de notre mal de vivre. Le calambour le dispute au lapsus dans l'art de décoder le subconscient et l'acte manqué nous en dit plus qu'il n'en sait. En même temps à l'autre bout de la lorgnette «Planète» et le «matin des magiciens» nous révèlent les premières traces de ces mondes secrets qui dressent leurs complots apocalyptique. Il n'y a plus qu'à planer. Ainsi lorsqu'arrive la « psychanalyse des contes de fée » ou « la forteresse vide » chacun est prêt à recevoir la bonne parole du maître. L'image de fond est posée il n'y a plus qu'à suivre le mirage.
Que nous nous soyons fait avoir, passe, mais alors qu'en était-il de ces fameux experts ? Quelques individus isolés ont bien tenté d'alerter l'opinion mais ils ont été traités de jaloux, dénigrés, ridiculisés, rejetés sans même que leur cause soit étudiée, interdits de parution ou relégués à produire leurs écrits dans des revues très spécialisées. Pendant ce temps les média ouvraient toute grande leurs pages aux flatteurs et courtisans tout dévoués à leur saint patron, image paternelle, gourou. Suivait l'habituelle cohorte des pique-assiettes qui vampirisent la célébrité pour interpréter leur propre partition. Bettelheim était sans doute un tricheur, mais il avait été encensé par l'élite universitaire, quelques ténors du barreau psychanalytique, et quelques affairistes soucieux de la promotion de leur coterie, leur club, leurs origines ou leur peuple. Enfin et surtout chacun dans l'affaire finissait par être solidaire dans cette course aux subventions qui dépendent souvent de l'art de faire parler de soi ou de se glisser dans les pas d'un winner, et surtout de ne pas mordre le bras qui vous nourrit.
Ainsi conforté par la tacite loi du silence par intérêts réciproques, le Docteur B. pouvait atteindre ce septième ciel du mythe voisin justement du pays des contes de fées. Celui qui y parvient se trouve désormais divinisé et extrait de ce bas monde dans lequel on a des comptes à rendre. C'est ce mythe là que Richard Pollak attaque et il y parvient magistralement. Tout n'était certainement pas à jeter chez notre docteur Brutelheim -comme le nommaient ses étudiants- ne serait parce qu'il est en fin de compte un exemple type de ce monde de couleuvre que l'on nous fait trop souvent avaler ou pour les petits rusés, parce qu'il a dirigé son école orthogénique sur plusieurs décennies sans être soumis à l'autorité d'aucun comité de direction. Respect l'artiste ! En tous cas un livre magnifiquement iconoclaste en même temps qu'une incitation à plus de prudence et par ricochet un délectable coup de griffe à la psychanalyse et ses abusives prétentions à tout expliquer et jamais rien prouver. Au delà du cas Bettelheim c'est bien toute la mécanique du système que l'auteur démonte en n'oubliant jamais les victimes de ce génie qui fut par bien des côtés un bien méchant ogre.