Je n'ai pas grand chose à ajouter après l'excellent commentaire de Christelle Bouley, que je remercie encore de m'avoir fait découvrir ce chef d'oeuvre.
Cette magnifique réalisation de Tardi mérite vraiment d'être lue. Une plongée dans l'univers infernal de la guerre des tranchées s'impose pour mieux ressentir l'absurdité complète de cette guerre, où des semblables se trouvent en face, victimes de la même absurdité.
Un univers où l'homme n'est plus un homme à part entière, mais un simple instrument, un être désincarné tout juste bon à assouvir les intérêts stratégiques de ceux qui donnent ou font exécuter les ordres, des ordres venus dont ne sait où. En un mot, qui retrouve ici toute sa validité : de la chair à canon.
Nul besoin d'être anti-militariste ou pacifiste (je n'en suis pas) pour ressentir tout ceci avec puissance. Ici, rien de commun avec les guerres contemporaines, du moins pour les armées occidentales, basées davantage sur le côté défensif ou de sauvegarde des libertés que sur les volontés de conquêtes et les nationalismes passés et où les armées de métier ont remplacé la conscription et la mobilisation générale.
Tardi parvient, avec grand talent et force imprégnation, à nous faire vivre avec beaucoup de tristesse et d'émotion le désarroi de tant d'anonymes qui n'ont pas choisi d'être là.
La multiplicité des scènes nous fait revivre, dans le désordre, quelques étapes significatives de toute cette atmosphère apocalyptique, où les libertés les plus élémentaires de l'individu ne sont plus respectées (ce vieil homme, par exemple, qui semble bien connaître les horreurs de la guerre et se fait lyncher par la foule pour ne s'être pas joint aux manifestations collectives d'unité nationale face à l'adversaire, lorsqu'on apprend la mobilisation générale et que chacun n'a pas encore pris conscience de tout ce que cela suppose).
Et cette notion du temps, qui n'a plus de sens, d'existence propre, dans des décors gris où ne règnent que la mort, la maladie, la souffrance, la terreur, l'abomination et où chacun ne semble être qu'en sursis, plus l'ombre que de lui-même.
Horreur encore lorsque l'ennemi sort d'un village, précédé des femmes et des enfants ; et que l'ordre est de tirer (ces femmes et enfants ne sont pas français, après tout... !!!). L'un des protagonistes ne s'en remettra pas, hanté par les fantômes de la femme et des deux enfants qu'il a tués.
Révolte que l'on ressent en voyant des instituteurs, érigés au rang de tribunal militaire sans concession, chargé de faire régner l'ordre en condamnant à l'exécution des innocents, qui n'avaient pas la chance d'avoir bénéficié de l'instruction, qui leur aurait permis d'être élevés au rang de nantis.
Et ce parfait exécutant de général d'artillerie, qui ordonne de pilonner la tranchée où s'est repliée la 3ème Compagnie, pour les obliger à reprendre l'offensive vers les lignes ennemies sans qu'il aient aucune chance de s'en sortir ; et qui finalement décide l'exécution de toute la Compagnie, pour avoir osé se replier. Ignoble, monstrueux.
Que dire des rats, de la gangrène (avec des scènes d'horreur que je vous passe), de la folie, du désespoir, du semblant de fraternité, très précaire et très temporaire car on n'a le temps de s'attacher à personne, chacun étant entouré de sortes de morts vivants qui n'ont que peu de chances de survivre ?
Vraiment, le mot qui m'est venu tout au long ce cette lecture est, sans conteste, l'ABSURDITE. Et l'idée que l'on est dans l'antithèse de la liberté.
L'homme n'est plus un individu. L'individu n'existe plus ; il cède la place à la collectivité (comme dans les systèmes totalitaires). Au service d'une entité artificielle : la Nation. Et au prix fort.
10 000 000 de morts, nous rappelle Tardi, et "combien d'orphelins ? de mutilés, de veuves ?" Ce ne sont là, encore, que les éléments les plus immédiats, les plus visibles. Les conséquence à plus long terme sont également effroyables.
Et cette phrase à méditer et à faire frémir : "Si tous les morts français défilaient en rangs par quatre pour le 14 juillet, il ne faudrait pas moins de 6 jours et 5 nuits avant que le dernier ne nous montre sa face livide..."
Pourquoi diable est-on allé jusque-là ? N'était-il pas possible de stopper tout cela ?
Une oeuvre sensible, une excellente description de cette guerre dont nous devons remercier Tardi et que je n'hésite pas à vous conseiller à mon tour.