Parmi les fils Bach, un seul a su vraiment s'émanciper du modèle "écrasant" du père : Carl Philipp Emanuel. Dans ces pièces, on retrouve l'une des principales caractéristiques de son approche musicale : la combinaison très astucieuse des acquis de la période baroque : une imagination et une fantaisie débridée se mettant au service d'une musique solidement construite, qualité propre à la période classique. On pourra y noter également la présence d'accents pré-romantiques, lesquels sont caractéristiques du mouvement dont il est le principal fondateur : l'Empfindsamkeit, c'est à dire, le "Style sensible". Vue ainsi, sa musique pourra apparaître hybride mais le résultat est hautement convaincant, surtout quand elle est servie par des interprètes aussi convaincantes.
Côté clavier, il n'y a presque rien à redire : Edna Stern est une musicienne jusqu'au bout des ongles : son jeu est d'une souplesse de chaque instant, vif, poétique, divinement fluide. Il sait aussi se montrer expressif, recueilli. Je pourrai parfois lui reprocher une légère distance face à sa compère et une once de neutralité dans de courts passages (Largo de H 513 par exemple), mais cela est bien vétille en regard des innombrables qualités que présente son jeu partout ailleurs dans ce disque. Amandine Beyer n'est pas moins musicienne dans l'âme : éloquente et précise, son jeu est brillant mais jamais démonstratif. Le seul problème vient du violon : sa sonorité, un peu "geignarde" ôte un peu de cachet à cette version, admirable au demeurant.
Le duo que forment les deux musiciennes est merveilleux de complicité. Plus que se compléter, elles se devinent, sont capables d'anticiper les intuitions de l'autre, signe que le duo fonctionne à la perfection. Si bien qu'il apparait difficile de ne pas succomber aux entrelacements si touchants de la violoniste et de la pianiste. Mais j'avoue une préférence pour la sonate H 514 du disque, où la grande profondeur de chant de Beyer est en parfaite harmonie avec les miroitements poétiques et si touchants de Stern. Une très belle réussite pour un répertoire peu connu.