1977, année du punk, est paradoxalement aussi celle des derniers succès du courant musical de la côte ouest. The Eagles passent à la banque avec leur
« Hotel California », le de
Rumours de Fleetwood Mac connait un succès planétaire, suivi par
CSN, de Crosby, Stills et Nash. Le foldk-rock semble avoir vécu, débordé par le punk et le disco, et livre ses dernières pépites, que le public ne boude d'ailleurs pas.
C'est donc 8 ans après le premier et unique album studio que l'on retrouve le triumvirat : une fois refermée la parenthèse Neil Young, les trois se doivent d'ouvrir leur univers aux changements qui se profilent et par la même occasion jeter un regard honnête sur leur histoire commune. Ainsi,
« Run For Tears » et le hit latin
« Dark Star » de Stephen Stills ont pour même thème les relations humaines, qu'elles soient maritales ou amicales, vieux sujet d'inspiration pour leur auteur qui y porte désormais un regard plus mature, marqué qu'il est par des années qui ont pesé lourd. On retrouve la même qualité sur
« See The Changes » ou Stills démontre encore son talent de compositeur hors-pair allié à une humilité rare, seul à la guitare et tous trois aux vocaux: « It ain't easy rearranging/ And it gets harder as you get older/Farther away as you get closer», alors que
«I Give You Give Blind » nous rappelle qu'on a affaire là à un guitariste brillant. Il existe une version de
« See The Changes » enregistrée quatre ans plus tôt dans le ranch de Neil Young, plus étoffée instrumentalement, lors d'une réunion avortée de CSN&Y.
Cependant, c'est la composition de Graham Nash, écrite en quinze minutes et résultat d'un pari avec son chauffeur qui l'emmenait à l'aéroport à Hawaii,
« Just A Song Before I Go » qui enlèvera le morceau en atteignant les sommets des charts, preuve que les oreilles de cette année n'étaient pas encore prêtes aux larsens punks, leur préférant cette ultime ballade acoustique dont son auteur est un des rares à avoir le secret. C'est le même mais dans un tout autre registre qui écrit à l'occasion de ce disque un morceau qui deviendra un des classiques du groupe, le bizarroïde et anti-religieux
« Cathedral » où l'auteur nous fait partager ses visions gothiques avant de nous perdre dans un cimetière aux correspondances macabres. Son
« Cold Rain » revient à des thèmes plus quotidiens puisque son héros semble étranger au monde qui l'entoure, individu isolé au milieu de la foule, probable métaphore de la situation de l'artiste objet de toutes les attentions. Reste David Crosby qui, non content de prêter main et même voix fortes aux compositions de ses camarades, aligne trois chansons à l’image d'un solide
« Shadow Captain », déclinaison de l'éternel thème marin qui hante son auteur, écrit à 4h du matin dans son voilier à 200 milles de la côte.
On aura compris que le trio n'entend pas abandonner ses thèmes de prédilection pour d'hasardeuses expériences musicales (ce qu'il ne fera toujours pas pour l'album suivant,
Daylight Again, de 1982) et personne ne lui en donnera tort: les trois musiciens excellent ici une nouvelle fois dans cette unique combinaison de leurs trois voix, magnifique envol harmonique qui propulse leurs compositions à une hauteur vertigineuse et plus prosaïquement, vers le succès. Ainsi, la douceur recherchée des chansons est-elle accentuée par l'adjonction d'une section de cordes tandis que les musiciens s'entourent pour l'occasion des habituels compagnons de route Tim Drummond, Russ Kunkel et Joe Vitale, avec une mention spéciale pour la présence du percussionniste Ray Barretto.
Dernier opus hippie d'avant le déluge punk, ultime collaboration réussie (les disques suivants se révéleront souvent décevants), osmose finale de trois compositeurs dont le talent commun dépasse la simple addition de leur don individuel,
CSN est un repère aussi dans l'histoire du rock, la qualité rarement égalée des arrangements vocaux en étant la principale raison.
Thierry Gaydon - Copyright 2012 Music Story