Si Laurent Voulzy était Anglais, ce serait un génie. S'il était Américain, ce serait une légende. Seulement voilà, il n'est que Francaoui, îlien qui plus est, affublé depuis toujours de fringues ridicules et de lunettes rectangles posées sur un nez retroussé souligné par de mignonnes tâches de rousseur. Comment voulez-vous qu'il touche le coeur grenadine des rockeurs, des vrais, ceux qu'en ont derrière la braguette !
Mais c'est tout ce qui fait l'intérêt et la beauté de ce « Paradoxal système ». Surfing Jack, il faut le pratiquer quand la nuit est avancée, que tout dort chez vous et que seule une lampe de verre jette des ombres alentour. Voulzy, il faut l'oublier, gommer son image. Juste l'écouter. Laisser venir la musique et défiler les mots. Et alors, « Dans la nuit les trains voyagent, vers des villes et des visages... ».
Mais ce n'est pas tout (ce serait trop facile). Il faut aussi accepter de voguer sur un enrobage sonore un peu convenu et daté. « Caché derrière » sonne comme le testament des années 80. Ces synthétiseurs envahissants, ces batteries trop froides, ces arpèges andysummeriens préludent à tout ce qu'on abhorre, en vérité. Et pourtant c'est une oeuvre compacte qui avance lentement et sûrement, à force de dix chansons éternelles. Des trucs qui, qu'on se l'avoue ou non, nous colleront toujours au corps et au coeur. « Carib islander », « Le pouvoir des fleurs » sont des titres d'une puissance pop jouissive. Et quand le bopper en larmes ne se situe pas à ce niveau, c'est qu'il pond des masterpiece. « Caché derrière » est une grande chanson avec des paroles sublimes. « Paradoxal système » est un chef d'oeuvre. Probablement sa meilleure chanson à ce jour.
Voulzy est de ces rares artistes que l'obsession perfectionniste rapproche de l'épure. Il a mis dix ans pour pondre cet album. Il mettra dix ans pour sortir le suivant. Chaque chanson est un monde particulier. Toutes pourtant semblent taillées sur le même moule, le même faux tempo, la même évanescence. Voulzy n'invente jamais rien. Il recycle ses obsessions musicales (bebop, Beach Boys, Byrds) et les enrobe dans une mixture sonore déjà datée à l'époque de la sortie du disque (1992). Mais, au bout du compte, il est unique. « On sent quelque chose derrière les choses ». C'est ce qu'on appelle le génie. Ajoutez à cela un talent mélodique hors norme et l'arme ultime des mots de Souchon et vous obtenez cet objet somptueux. Une oeuvre qui fait partie de l'olympe de la variété française. Celle qui a su comprendre et transcender la musique anglo-saxone en collant dessus des mots français pour créer quelque chose d'autre.