« Je ne veux pas rester ici / Je veux retourner à Bahia » : la fête est finie, et la jeunesse enfuie.
En 1971, frileusement emmitouflé dans une peau de bête, l’œil morne, et le poil noir et abondant, Caetano Veloso voit passer par la fenêtre ses rêves d’enfance et d’adolescence. Il y a quelques mois à peine, il posait somptueusement les premiers jalons du tropicalisme, et vivifiait la chanson brésilienne par l’influence du psychédélisme pop. Aujourd’hui, il est exilé à Londres, en butte à la dictature militaire qui s’est abattue sur son pays.
Lorsqu’il est, de manière exceptionnelle, autorisé à séjourner brièvement au Brésil, les militaires le kidnappent pratiquement, pour le contraindre à composer une chanson à la gloire des réalisations de l’Etat. C’est dans cette situation, au mieux dépressive, au pire périlleuse, que Veloso enregistre son premier album totalement conçu en exil (et qui devra attendre près d’un an avant d’être distribué dans son pays d’origine).
Au programme : six chansons en anglais, (un classique,
« London London », et un cri d’amour éperdu à sa sœur, la chanteuse
« Maria Bethânia »), ainsi que quelques versions personnelles de chants de douleur.
« Asa Branca » (seule chanson en portugais, de la main de Luiz Gonzaga) décrypte la profonde mélancolie du chanteur à vivre loin de ses racines. Dans la veine semblable du déracinement, Paulo Diniz offre
« Quero Voltar Pra Bahia » (ce sera un succès) au chanteur. Quant à l’entame de l’album, ce magnifique
« A Little More Blue »,
il laisse constater dès le premier couplet que Veloso préfèrerait une prison brésilienne à un exil britannique.
L’arrangeur Phil Ryan (membre de groupes londoniens comme Man, ou Pete Brown & Piblokto) tisse des cordes de rêve au creux de la mélancolie du brésilien. Et, même s’il donne le change grâce à quelques thèmes enjoués, même si quelques touches de percussion, ou quelques langueurs récurrentes, en héritage ancestral, rappellent les origines du chanteur, on a souvent convoqué dans l’évaluation de ce disque les enregistrements maniaco-dépressifs majeurs de l’histoire, de Nick Drake à Tim Buckley. Force est donc de constater que
A Little More Blue place définitivement Caetano Veloso au Panthéon des plus grands.
Christian Larrède - Copyright 2012 Music Story