Bienvenu en Californie, la fin du mythe de la frontière américaine, le monde du rêve, du soleil et de la pop. La fin de l'histoire pour Mr. Bungle tiraillé entre ses membres fondateurs, surtout Trey Spruance et Mike Patton qui, revenu de l'aventure Faith No More, imprime comme jamais sa marque sur le groupe. Riches de leurs expériences passés, les membres du groupe le plus brillant des années 90 atteignent ici une maturité dans la composition qui leur présageait des lendemains qui chantent. Mr. Bungle pop, accessible, mélodieux, mais sans perdre une once de sa folie, de sa particularité, de son ambition de faire conjuguer toutes les musiques du monde en un seul bouillon de culture frémissant et orgasmique. L'amour des mythes, des années 50, du rock'n roll, du jazz, du surf, des longues limousines aux pare-chocs chromés. Patton chante comme un dieu, transfiguré en crooner génial, en chanteur de charme, en authentique soulman, même si en parallèle il continue à déverser des rires inquiétants, faire du beatboxing ou grogner des onomatopées comico-terrifiantes. Mr. Bungle multiplie les trouvailles et les idées d'arrangements uniques et surprenantes, même dans de sublimes balades apparemment simples "Sweet Charity" ou "Retrovertigo". Les horizons s'ouvrent, du moyen-orient "Ars Moriendi", et sa furie balkanique contagieuse, à d'autres monde venus d'ailleurs, indescriptible "Golem II: The Bionic Vapour Boy", comme un funk bien raide pour créature tout en glaise. Patton dans un club de jazz entouré d'un orchestre de malades mentaux, ça doo-woop à qui mieux mieux "None of Them Knew They Were Robots", qui ne cesse de sortir des rails pour mieux y retomber avec une frénésie incontrolable. Une sorte d'inquiétude qui pèse dans l'air tout de même, "The Holy Filament", dialogue ambient entre guitare et piano, et un chant avec claviers élégiaques et flottant, mystique à mort, prediction de fin du monde ? Car sous la pop californienne plein d'harmonies vocales se cache un cauchemar "The Air-Conditioned Nightmare", Mr. Bungle tels les garçons de la plage pris par je ne sais quel virus. Même la soul impeccable de "Vanity Fair" dissimule un pont aux orgues un peu menaçants. Et puis deux des meilleurs morceaux du groupe, et du monde, le sensationnel "Pink Cigarette", slow qui tue, littéralement, au gimmick oriental de début de couplet et à la montée en puissance de Patton au refrain qui donne des frissons, avant le suicide sonore final; et le final, "Goodbye Sober Day", extraordinaire délire, exotica-lounge sous drogue dure avec ses descentes et ses remontés, Patton qui ensorcelle avec sa voix de muezzin, fermez les yeux, écoutez, et tremblez quand surgissent de nul part les "tcahkatchakatchak" affolants qui tranchent l'air d'un seul coup, rejoints par une escouade de riffs puissants comme la Terre qui s'ouvre, tel le Big One tant attendu. Big One pour Mr. Bungle, qui s'écroule, ses membres dispersés chacun vers d'autres aventures, Trey Spruance et ses Secret Chiefs 3 en tête, reprenant un autre étendart pour porter le flambeau, alors que Patton et Dunn multiplie les formations et les collaborations, se croisant parfois par l'intermédiaire de John Zorn, le père spirituel. La boucle est bouclée, Mr. Bungle est en morceaux, mais il vit encore.