Il y a des musiciens dont le succès n'est pas proportionnel au talent. Loin s'en faut. Rory Gallagher en est l'archétype parfait. Trop simple, trop sincère avec lui-même, l'irlandais n'a jamais fait la cour aux honneurs, ni aux gammes électorales. En effet, l'homme était avant tout un gentilhomme au service d'une noble cause : le blues. Personnage attachant, autodidacte, autant inspiré par le skiffle que le rock de Freddie King, si pour la postérité on retiendra surtout de lui qu'il fut un guitariste exceptionnel, ce qui restera pour tous ceux ayant pu l'approcher, c'est l'image d'un sourire. Timide, un peu anxieux. Marqué autant par l'enfance qu'empreint d'une réelle modestie. Un sourire un peu à l'image de celui figurant sur la pochette de ce Calling Card, en fait. Un album dont le contenu devrait en éclairer plus d'un, à la fois sur l'éclectisme du soliste comme sur son jeu clair, nuancé et expressif. Dernier album réalisé avec ses complices de toujours, Rod d'Ath et Lou Martin, cet enregistrement n'a rien d'un disque voué à la performance. Pour cela, la discographie de Gallagher possède assez d'arguments pour en faire étalage. Non, cette fois-ci, Rory a vu large. Laissant même à quelques synthétiseurs l'audace d'infiltrer sa musique. La patte de Roger Glover, sans doute, auquel il cède pour une fois la responsabilité de la production.
Poussé par l'envie, Calling Card est un album qui a vraiment de la personnalité. Pas de surenchère, pas d'esbroufe, juste une bonne dose de rock blues techniquement irréprochable. Un rock blues sujet à inclinaisons passagères, cependant. Juste histoire de surprendre l'atmosphère. De la séduire avec une slide toute en subtilité comme sur I'll Admit You're Gone ou de l'électriser par un Secret Agent vraiment convaincant. En fait, tout l'art de Gallagher est passé au tamis dans ce disque. En seulement neufs titres, l'effet zoom est saisissant. Passionnant même. Car chaque morceau proposé possède un tempo, une couleur et une tonalité propre. Et puis, il y a cette voix d'irlandais colorée au whisky. Toujours à l'unisson lorsque qu'il s'agit d'aller flirter vers des tranchées plus sauvages. A ce sujet, on reconnaîtra à l'éruptive Moonchild de nous annoncer la future orientation que prendra le guitariste d'ici quelques mois. En attendant, d'une piste à l'autre, Rory cultive son blues à grands renforts de slide glissée, de cordes acoustiques, voire d'influences jazzy sur le titre éponyme. Au final, 45 minutes de complicité en compagnie d'un géant qui s'ignore. Qui s'ignore, parce que trop profondément humain pour s'accorder d'autre qualité que celle d'homme libre. Une liberté aux ailes déployées que l'on ressent par instants en se laissant porter par Edged in Blue.