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Capitalisme, désir et servitude [Broché]

Frédéric Lordon
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Présentation de l'éditeur

Comment un certain désir s'y prend-il pour impliquer des puissances tierces dans ses entreprises ? C'est le problème de ce qu'on appellera en toute généralité le patronat, conçu comme un rapport social d'enrôlement. Marx a presque tout dit des structures sociales de la forme capitaliste du patronat et de l'enrôlement salarial. Moins de la diversité des régimes d'affects qui pouvaient s'y couler. Car le capital a fait du chemin depuis les affects tristes de la coercition brute. Et le voilà maintenant qui voudrait des salariés contents, c'est-à-dire qui désireraient conformément à son désir à lui. Pour mieux convertir en travail la force de travail il s'en prend donc désormais aux désirs et aux affects. L'enrôlement des puissances salariales entre dans un nouveau régime et le capitalisme expérimente un nouvel art de faire marcher les salariés. Compléter le structuralisme marxien des rapports par une anthropologie spinoziste de la puissance et des passions offre alors l'occasion de reprendre à nouveaux frais les notions d'aliénation, d'exploitation et de domination que le capitalisme voudrait dissoudre dans les consentements du salariat joyeux. Et peut-être de prendre une autre perspective sur la possibilité de son dépassement.

Biographie de l'auteur

Frédéric Lordon, directeur de recherche au CNRS, travaille au développement d'une économie politique spinoziste (L'intérêt souverain, 2006 ; Spinoza et les sciences sociales, 2008) et sur les crises du capitalisme financier (Jusqu'à quand ? Pour en finir avec les crises financières, 2008 ; La crise de trop, 2009).

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47 internautes sur 48 ont trouvé ce commentaire utile 
5.0 étoiles sur 5 Oeuvre majeure de philosophie politique contemporaine, 19 octobre 2010
Ce commentaire fait référence à cette édition : Capitalisme, désir et servitude (Broché)
Frédéric Lordon, que j'aime beaucoup pour ses qualités pédagogiques, son sens de la précision et de l'honnêteté intellectuelle, signe ici un de ses plus beaux essais, sinon le plus beau.

Connaissant la longue admiration de FL pour Spinoza, et même sa profonde connaissance du sujet (il circule sur internet une vidéo d'une conférence sur la valeur esthétique et la valorisation, bluffante...), je dirai qu'il nous offre ici un travail beaucoup plus personnel que les essais précédents sur les faits spécifiques illustrant une histoire contemporaine du néolibéralisme (fonds de pension, crise). Ici ne nous trompons pas : il est question de philosophie politique, et de philosophie en général même.

Je ne tenterai pas de résumer le livre, si bien concentré lui même et bien écrit qu'il serait impossible de faire mieux. Chaque phrase est un concentré d'information, de connaissance. Le style est évidemment plus délicat et subtil que ses interventions pour La bas si j'y suis, mais soyons clair : le sujet est hautement plus difficile aussi.

Conatus, pulsion et désir se mêlent dans une actualisation des rapports sociaux marxistes. Une actualisation salutaire vu la complexité du monde contemporain. De jolies métaphores (comme le produit scalaire, métaphore de la puissance mise au service de), des mises en garde sur l'anti-utilitarisme, un sujet traité de bout en bout, des passages sur la finance éclairant (j'ai adoré le passage sur la liquidité, véridique, j'en suis témoin en mathématiques financières).

Au final, c'est un aboutissement énorme, une vision acérée et brillante. Je dirai que c'est du niveau de l'Empire du moindre mal, sans hésiter. Bien plus profond économiquement, plus précis, FL arrive à joindre micro économie passionnelle et structures macro tyranniques mondiales sans utiliser de champs moyen. Sans mettre en avant une ontologie du libéralisme, il l'exhibe dans nos érections quotidiennes, au coin de chaque publicité, derrière chaque ligne du carnet d'ordre des traders, il l'a trouvé partout, et grâce à lui encore une fois, le monde parait plus clair, comme ce qu'il faut en faire. Une vision qui voit très très loin, universelle.

Merci infiniment, ce chef d'oeuvre sera sans doute un classique bien moins local que le néolibéralisme. A lire absolument, a faire passer, à discuter, à étendre, à enrichir, "Capitalisme, désir et servitude" deviendra un incontournable s'il est jugé à sa juste valeur.
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20 internautes sur 20 ont trouvé ce commentaire utile 
5.0 étoiles sur 5 Très fine et convaincante analyse du modèle capitaliste de gestion du monde, 3 novembre 2010
Ce commentaire fait référence à cette édition : Capitalisme, désir et servitude (Broché)
Très belle analyse qui donne un éclairage clair à des questions essentielles quand à la compréhension de la société exécrable dans laquelle nous vivons. Ce livre propose un "modèle" (modèle au sens scientifique) d'explication du monde capitaliste et de son fonctionnement sur nos pauvres esprits. Des explications convaincantes à la question: pourquoi les capitalistes investissent dans des journaux qui perdent systématiquement de l'argent? La réponse est dans le modèle explicatif proposé par Frédérique Lordon. Capitalisme désir et servitude, devrait être lu par tous ceux qui veulent comprendre pourquoi ce monde devient détestable du fait de l'enrôlement des masses à la satisfaction des objectifs de certains prédateurs par la stimulation dirigée des "affects", c'est à dire des désirs.
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3 internautes sur 3 ont trouvé ce commentaire utile 
4.0 étoiles sur 5 Devenir perpendiculaire, 4 octobre 2011
Par 
Krik "Last night a DJ saved my life" (Brive-la-Gaillarde, Corrèze, France) - Voir tous mes commentaires
(TOP 500 COMMENTATEURS)   
Ce commentaire fait référence à cette édition : Capitalisme, désir et servitude (Broché)
Mêlant les analyses de Marx à celles de Spinoza sur les désirs et les affects, Frédéric Lordon réfléchit sur le rapport salarial, entre d'une part l'entrepreneur capitaliste et son désir (le « désir-maître » : « quelqu'un a envie de faire quelque chose qui nécessite d'être plusieurs » (p. 164)), et d'autre part le salarié, enrôlé pour participer à la réalisation de ce « désir-maître ».

Dans la logique capitaliste, il est d'abord question de faire oublier l'affect triste qu'est la nécessité de travailler pour subvenir à ses besoins (comme on dit). À cette fin, l'aliénation marchande constitue un atout formidable à entretenir ; ou comment, dans le « discours de défense de l'ordre établi », on valorise l'affect joyeux que constitue la consommation (et en amont la possibilité de consommer) afin de faire admettre voire oublier cet affect triste. On s'adresse donc au consommateur plus qu'au travailleur. La valorisation du premier permet de faire plus facilement admettre l'évidente et absolue nécessité de l'emploi salarié, et de mener à le considérer comme une norme indiscutable et incontournable.

« La situation salariale » est normalement vécue « comme chose pénible et attristante, du moins tant qu'elle n'a pour mobile que l'évitement du mal qu'est le dépérissement matériel. » (le besoin de "gagner sa vie" p. 92) Mais le conatus, c'est-à-dire « l'énergie fondamentale qui habite les corps et les met en mouvement » (p. 17), « qui est spontanément effort vers la joie [...], a parfois la force de réinventer des situations d'abord vouées à être vécues comme attristantes. » (p. 92) « Qu'il le sache ou non, le patron général (l'enrôleur) capitalise sur cette propension. » (p. 93) Là se situe le deuxième niveau de manipulation. Le capitalisme a réussi à transformer ce qui est pour une part un besoin (« l'argent, la marchandise et le travail ») en « objets de désir dignes d'être poursuivis ». Plus encore, il crée « les affects qui naissent de leur poursuite » (« grandeurs de la fortune, de l'ostentation et des accomplissements professionnels. » p. 74) Le capitalisme crée les désirs conformes à son mode de fonctionnement et à ses projets : « le désir de l'engagement salarial ne doit plus être seulement le désir médiat des biens que le salaire permettra par ailleurs d'acquérir, mais le désir intrinsèque de l'activité pour elle-même » (p. 76) ; « pour emprunter directement à son propre lexique [du capitalisme], désir de "l'épanouissement" et de la "réalisation de soi" dans et par le travail. » (p. 76) Ainsi, certains salariés en viennent à faire cause commune avec le capital : l'esprit « investit les contenus de l'activité pour y retrouver du désirable et des occasions de joie. » (p. 95) C'est « l'obéissance joyeuse », l'adhésion au désir de l'entrepreneur capitaliste (le faire sien), qui n'est plus contrainte (affect triste) mais consentement (affect joyeux). (p. 117) « C'est bien la réussite suprême du point de vue du patronat, comme puissance enrôlant d'autres puissances » (p. 54), c'est-à-dire cette capacité à « conduire les hommes de façon telle qu'ils aient le sentiment, non pas d'être conduits, mais de vivre selon leur complexion et leur libre décret » (Spinoza, p. 123), à faire naître « l'amour par les individus de la situation qui leur est faite », « l'amour du destin productiviste » (p. 128). Mais cette motivation est parfois obtenue au moyen de pratiques ouvertement sectaires (séminaires, etc.). (p. 130)

Cependant, « en fait de "consentement", il n'y a jamais que l'affrontement intrapsychique des affects joyeux et des affects tristes ». (p. 134) La partie n'est donc jamais gagnée pour le projet « totalitaire » de l'entrepreneur et de la société capitaliste de « possession intégrale des âmes ». (p. 163) Même si, puisque Frédéric Lordon élargit son analyse, « dans la multiplicité des structures sociales, celles qui ont à voir avec les rapports du capitalisme ont acquis une consistance et une centralité qui en font le principe organisateur de la plus grande part de la vie sociale. » (p. 73)

Cet ouvrage est riche, par moments passionnant, mais complexe : il nécessite de se poser dans le calme.

(Krik, amazon.fr, 04/10/11)
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