C’était attendu. Du moins espéré. Après avoir formé, dissous, reformé The Libertines, après avoir formé et (encore !) dissous Dirty Pretty Things, après avoir observé le succès fou de son ex alter ego Peter Doherty, Carl Barât sort son premier album seul… ou presque. S’il a composé la quasi intégralité de l’album et si sa présence charismatique transpire à chaque seconde de l’album, le musicien anglais a su bien s’entourer. D’abord de Neil Hannon, alias The Divine Comedy, roi de la pop orchestrale, sur le superbe et définitif « The Fall ». Puis surtout d’Andrew Wyatt, moitié du duo électro-pop Miike Snow, qui confère un son argentin à des morceaux comme « Je regrette, je regrette », « Ode to a Girl » ou «What
Have I
Done ». Enregistré à Londres, mixé à New York, cet album éponyme ne souffre cependant d’aucun manque de cohérence, se partageant entre rétro fringant et (post) modernisme survolté. Et c’est avec bonheur que les cordes, les claviers, les percussions et les cuivres y trouvent leur compte.
Ce n’était pourtant pas évident pour Barât de tenter le diable, en l’occurrence une comparaison dépréciatrice avec le Grace/Wastelands (2009) de Doherty. Afin de déjouer les obstacles tout en faisant taire les langues malveillantes, il choisit un positionnement complètement inverse. Tandis que l’adolescent exalté Doherty traîne son amour de la poésie et ses errances sentimentales, lui porte un regard d’homme raisonné sur ses trahisons amicales et ses amours blessées – avec une élégance toute londonienne. Même si quelques accents des Libertines peuvent se faire entendre, notamment sur « So Long, My Lover », toute analogie serait ici fortuite. Dès la majesté un peu désuète de « The Magus », Barât embarque son auditeur (et, mieux encore, son auditrice) dans un univers digne d’un British lover… plus pop que rock, certes. Sauf que les dix chansons ici présentes sont teintées d’un accent indéniablement canaille, d’une fausse facilité, et de références à tous azimuts – Morrissey n’a qu’à bien se tenir.
La mèche longue, le sourire en coin et le jeu de guitare plus délié que jamais, Barât exploite sa verve avec brio. On ne se refait pas : il reste celui qui a fondé les Libertines, qui a relancé la version anglaise du sex, drugs et rock’n’roll sixties. Loin de rééditer la même formule, il s’en sert comme terreau d’un album qui en impose par son originalité. Il s’agit d’histoires de comptoir, de confidences sur le coin de l’oreiller, de bilan distancié, d’aveux du bout des lèvres. C’est charmant, à l’image d’une rock star qui, même assagie, illumine de son talent son premier solo – ce dernier, il est important de le souligner, s’appelle très justement Carl Barât.
Sophie Rosemont - Copyright 2013 Music Story