En décembre 1978 Carlos Kleiber dirigea une série de 5 représentations de Carmen au Staatsoper de Vienne dans une mise en scène de Franco Zeffirelli.
C'est l'intégralité de la soirée du 9 décembre qui nous est proposée ici, la TV autrichienne assura la réalisation et Zeffirelli se chargea lui-même du montage.
Cette captation est tout entière à la gloire de Kleiber, Zeffirelli était certainement conscient de tout ce qu'il devait au « magicien » (comme l'appelait Domingo) dans la réussite de cette production. La caméra se détourne donc régulièrement de la scène pour venir scruter la direction survoltée du chef.
Car Kleiber est en état de grâce, Carmen n'était pourtant pas un pilier de son répertoire, mais il l'avait déjà dirigé à Stuttgart dix ans auparavant et les couleurs vives et les rythmes incisifs de cet opéra collaient idéalement à son style.
Et il est absolument étincelant, vif-argent, transcendant, entrainant l'orchestre et le plateau dans un tourbillon de rythme et de couleurs, installant une tension, une énergie irrésistibles ; les tempi sont très vifs mais jamais précipités, il n'y a absolument aucun temps mort car jamais la tension imprimée par le chef ne se relâche.
De surcroit cette remarquable performance orchestrale est renforcée par la prise de son qui met nettement l'orchestre en avant et on entend absolument tout comme si l'on était assis dans les premiers rangs.
Côté vocal le bilan est plus mitigé essentiellement à cause d'une diction française souvent approximative. Cela ne dut pas gêner le public viennois mais pour un public francophone, on ne peut s'empêcher de tiquer plus d'une fois.
La distribution est nettement dominé par le José de Domingo, même si Zeffirelli prit un malin plaisir à le décolorer en blond ! Quel timbre ! Quelle présence ! Même son français est à peu prés correct et il fait littéralement délirer le public viennois dans l'air « la fleur que tu m'avais jetée » (2'45" d'applaudissements !).
Pour ce qui est du rôle titre, ce sera affaire de goût, Elena Obraztsova a une sacrée personnalité et on pourra détester, mais personnellement je la trouve assez irrésistible. Lors de cette soirée elle est particulièrement en voix, son splendide timbre de mezzo avec de très belles inflexions vers le grave convient idéalement à Carmen, malheureusement elle souffre beaucoup avec son français et même si elle fait beaucoup d'efforts pour prononcer correctement, elle mange plus d'une fois ses mots.
Une belle surprise nous entend avec Isobel Buchanan dont le timbre corsé lui permet de camper une Micaela nettement moins mièvre qu'à l'accoutumée.
En revanche, énorme déception avec l'Escamillo de Yuri Mazurok, non seulement son français est des plus fantaisiste mais il est affublé d'un accent épouvantable. Qui plus est, il campe un Escamillo très conventionnel, c'est-à-dire en bellâtre infatué ; il me semble qu'il y a mieux à faire avec ce rôle.
Côté mise en scène, il ne faut attendre aucune relecture originale, aucune recherche d'arrière-plan avec Zeffirelli. Le metteur en scène italien se contente d'illustrer l'histoire, de dérouler un livre d'image. Mais quel faste ! Et même si son Andalousie fait souvent carte postale, il est bien difficile de résister à la splendeur du 2ème acte dans une taverne de Lillas Pastia digne de Goya.
Au final, et malgré ses défauts, cette production s'inscrit parmi les plus splendides réalisations de l'ouvrage et, pour ce qui est de l'orchestre, sans doute la référence absolue.
Voilà ce que pouvez être une soirée à l'opéra de Vienne dans les années 70 : du très grand luxe !