Alors que je possède au moins quatre autres versions de "Carmen" (en comptant le film de Francesco Rosi), aucune n'est aussi originale, aussi bien chantée, et finalement aussi fidèle au sujet - bien que l'action en soit transposée vers le milieu des années soixante. Béatrice Uria Monzon, hyper sensuelle mais jamais vulgaire, est encore plus belle et convaincante aujourd'hui en Carmen qu'à ses débuts remarqués dans ce rôle à l'Opéra Bastille en 1993. Roberto Alagna, méconnaissable dans le dernier acte, n'est plus le gentil soldat corseté de principes et manipulé par une femme fatale mais un homme brisé et véritablement dangereux.
Quant au chef d'orchestre Marc Piollet, il a mis en sourdine les espagnolades de la partition et dirige cet opéra de Bizet, enfin, comme de la musique française.
Mais c'est ici le metteur en scène catalan, Calixto Bieito, qui crée l'évènement par son parti pris de réalisme dans la reconstitution du climat brutal de la nouvelle de Prosper Mérimé qui avait inspiré Bizet, une histoire largement édulcorée par Meilhac et Halévy : les galants soldats du début sont ici des mercenaires obsédés et quasi ingérables, le troisième acte se déroule dans la lueur des phares de plusieurs voitures et dans un climat très "West Side Story". Quant à la mort de Carmen, assassinée à l'arme blanche à son corps défendant, elle m'a parue crédible pour la première fois. Je suis encore sous le choc de cette version de "Carmen", sortie en octobre 2011, qui sera je crois très difficile à surpasser.