CHRONIQUE DE CLAUDE PUPIN MAGAZINE ROCK&FOLK MAI 1977 N°124 Page 132/133
5° Album 1977 33T Réf : Capricorn 2429 149
Ce groupe-là a coutume de toujours m'indisposer au départ. Rien à faire, à chaque fois je dois me colletiner une dizaine d'écoutes successives avant de réaliser que le Marshall Tucker Band est un très grand groupe. Cette résistance inconsciente s'explique peut être par ceci : je ne peux concevoir que des gros poilus aux doigts boudinés et aux mains calleuses puissent faire preuve de tant de délicatesse et de bon goût.
Toy Caldwell et ses compères demeurent les seuls à jouer du country rock psychédélique. Et avec quel brio. Ces mecs-là connaissent leur affaire jusqu'au bout des ongles. C'est dans cette faculté de joindre des éléments étrangers au patrimoine country que se manifeste leur savoir-faire. On a bien cru un moment qu'ils allaient se rétamer lors de la parution de "Long Hard Ride", monstre bâtard gonflé de suffisance. Heureusement, cette étape peut-être
essentielle à la progression/maturation du groupe est totalement oubliée des les accords acides de "Fly Like An Eagle" (sans rapport avec Steve Miller). La couleur de l'album est donnée d'entrée : une musique sereine fermement entraînée par une rythmique souple et mobile. La plupart des compositions signées Toy Caldwell sont prétextes à de courtes interventions de chaque soliste. On se passe le relais avec beaucoup d'affabilité, sans heurt nuisible à l'harmonie du morceau. On entend davantage Jerry Eubanks qui, s'il n'est pas un souffleur génial, imprime à la musique la sonorité feutrée et chaleureuse du saxophone ou de la flûte.
Toy Caldwell se révèle un guitariste raffiné et généreux, maîtrisant un doigté subtil et délicat. Son phrasé est une juste mesure entre la fougue de Charlie Daniels et les envolées tendus, crispées de Dicky Betts. Son lyrisme se réfère à n'en point douter à une certaine expression californienne.
Seul le chanteur, l'imposant Doug Gray, ne peut se démarquer d'un certain maniérisme parfois agaçant. Ce type possède des qualités vocales exceptionnelles, mais dont les trois-quarts sont totalement dispensables du genre de musique abordé par le groupe. Gray aurait plutôt l'étoffe d'un soul singer, et c'est sur un blues, "Desert Skies", la plus belle plage du disque, qu'il se mettra véritablement en valeur. Le violon de Charlie Daniels tisse une chouette trame sur ce morceau, dans un style western swing des plus revigorants. La basse de Tommy Caldwell pulse pépère sur la dentelle confectionnée par Paul Riddle, le batteur aux poignets de fée. Quel raffinement, quelle classe, quelle éducation ! "Never Trust A Stranger", un galop cosmique le long de la courbe luminescente dessinée par la steel-guitar, et puis "Tell It To The Devil", la même chose à la différence que l'on est du voyage. Ainsi s'achève la seconde face superbe, et ... Je m'arrête là, parce qu'à force de trop tripoter du papier de soie, on le déchire !