CAUGHT (« PRIS AU PIEGE » en VF) est l'avant dernière réalisation de Max Ophüls en exil aux Etats-Unis. Il réalisera la même année, 1949, A RECKLESS MOMENT, de nouveau avec James Mason.
L'histoire est celle de Leonora Eames, jeune fille qui dans sa petite chambre, feuillette des magazines de mode, et rêve d'être mannequin. Elle prend des cours dans une école de maintien, trouve un travail dans un grand magasin, où un homme la repère et l'invite à une somptueuse fête sur le yacht d'un milliardaire. Elle s'y rend à contre coeur, et croise un homme frustre, qui lui propose plutôt de l'accompagner chez lui. Cet homme est Smith Olhrig, le milliardaire en question, que Léonora épousera rapidement, ravie de sa nouvelle condition sociale. Elle déchantera tout aussi rapidement...
Disons le tout net, ce film n'est pas une réalisation majeure d'Ophüls, faute à un scénario et des ressorts dramatiques quelques peu manichéens. L'argent ne fait pas le bonheur, voire pire... Petites gens de coeur / riches pervertis. D'ailleurs, les amis d'Ophüls aux Etats-Unis se plaignaient souvent qu'on ne lui confît pas de projet à la mesure de son talent. Et pourtant, le film se suit avec un intérêt constant. Il rappelle des oeuvres comme REBECCA, ou NOTORIOUS de Hitchcock, avec ces personnages féminins prisonniers d'une demeure devenue source de cauchemars. Il rappelle aussi CITIZEN KANE, en mettant en scène un milliardaire qui se paye une femme, et contrôle tous ses faits et gestes, la couvre davantage de richesse que d'affection. Olhrig est joué par Robert Ryan, grand échalas dont la silhouette rugueuse rappelle celle d'Howard Hugues (Orson Welles s'attaquait, lui, à Hearst). Ophüls s'obstine à faire de Olhrig un être froid, désagréable, et tyrannique. Rappelons que le réalisateur avait été viré de la RKO, dont le propriétaire était Howard Hugues ! Mais les comparaisons s'arrêtent là, car Charles Foster Kane développait pour sa femme des projets de grandeur, dans l'opéra, pour atteindre une reconnaissance sociale. Smith Olhrig, lui, épouse par défi, par jeu, et contraint sa femme de rester à demeure. La scène dans la salle de projection est odieuse. Léonora est traitée comme une salariée. Olhrig déclare à ce propos : « dans mes entreprises, chacun reste à sa place, et personne ne se plaint, car je paie bien ».
Léonora se supporte plus cette vie, et avec l'accord de son mari, part s'installer seule, dans une petite ville, où elle trouve une place de secrétaire médicale. Elle travaille avec le docteur Quinada (James Mason), et retrouve les joies d'une vie simple. Ophüls se plait à opposer ces deux mondes. Petite chambre, petit bureau, gens simples, dancing de banlieue, face à la démesure des résidences de Smith Olhrig, magnifiées par le grand angle et la profondeur de champs. Opposition entre imperméable miteux et vison rutilant. Quinada et Olhrig ne tarderont pas à se rencontrer, le second voyant évidemment le danger se profiler. Léonora est intelligente, et choisira une petite vie modeste et libre, plutôt que les fastes d'un industriel dérangé. Olhrig aura recours à un chantage particulièrement odieux et sadique pour garder l'avantage...
Car Olhrig semble être malade. Il soigne une dépression, voit un psy, qui décèle en lui le besoin de diriger, contrôler son entourage. Il désapprouve la relation avec Léonora. Olhrig, par contraction perverse, s'empresse donc de l'épouser. Dans ses temps libres, Olhrig joue au flipper. Heureuse idée pour décrire la psyché de cet homme, qui se joue de son entourage, lance ses billes, les fait rebondir, jusqu'au tilt final !
Le ton du film pourrait tenir du Film Noir, du drame psychologique. Pourtant, Ophüls, ne fait pas preuve de la même flamboyance que dans ses réalisations françaises. Bridé par le budget, ses producteurs ? La caméra semble plus sage, point de fulgurance, à part quelques travellings latéraux qui traversent les murs (on ne se refait pas !) et de longs plans séquences, comme celui du début, dans la chambre de Léonora, avec sa colocataire, dotés d'une profondeur de champs admirable, qui accentue l'exiguïté (paradoxalement) des lieux. Mais les cadres sont toujours riches, striés, inquiétants. James Mason est évidemment superbe, je tiens cet homme-là comme un des plus grands comédiens qui soit, Robert Ryan fait aussi une très belle composition, méprisable à souhait. Par contre, on peut s'interroger sur le choix de Barbara Bel Gebbes dans le rôle de Léonora. Censée être mannequin, l'actrice n'a pas la grâce d'une Joan Fontaine (LETTRE A UNE INCONNUE). On la reverra dans FENETRE SUR COUR, et elle finira sa carrière en interprétant la maman de Jr Ewing dans la série DALLAS !
CAUGHT, sur l'échelle d'Ophüls, n'est donc pas une oeuvre de référence, mais reste un grand et beau film dramatique, rythmé, prenant. Léonora rappelle les grandes figures féminines d'Ophüls, femmes indépendantes, conduites par besoin d'être aimée, et qui savent aussi utiliser les hommes pour atteindre leur liberté. Pour finir, j'ai dégotté ces quelques vers écrits par James Mason, et dédiés à son metteur en scène (« crane » et « dolly » étant des grues de cinéma dont on se sert pour les travellings ascendants, "shot" est un plan de cinéma, et "tracks" étant du matériel) :
A shot that does not call for tracks
Is agony for poor old Max,
Who, separated from his dolly,
Is wrapped in deepest melancholy.
Once, when they took away his crane,
I thought he'd never smile again.
Cet homme-là avait décidément tous les talents.