La Rappresentatione di Anima et di Corpo, de Emilio de 'Cavalieri (circa 1550 - 1602), de la génération immédiatement antérieure à Monteverdi, est considéré comme le premier oratorio, représenté deux fois à Rome en 1600, dans l'Oratorio della Vallicella, siège de l'Oratoire, la congrégation fondée depuis peu par Saint Philippe Neri, en présence des personnalités religieuses (35 cardinaux au total) de la ville, sans compter les laïcs. L'occasion en était l'Année sainte, décrétée par le pape Clément VIII et le cadre historique celui de la Contre-Réforme.
Le Moyen Age connaissait des dialogues de l'Ame et du Corps, mais le livret de Manni multiplie les personnages qui sont en fait surtout des allégories, Consiglio, Intelletto, Piacer, Vita mondana, Anime beate, Anime dannate, sans compter l'Angelo Custode (l'Ange gardien). Le résultat aurait pu être bien fade, surtout pour nos oreilles, mais la musique, très variée, directe et même spectaculaire, en rend l'écoute attrayante. C'est un chef-d'oeuvre, c'est évident, mais ce n'est pas une oeuvre difficile. On est bien dans l'esprit de la Contre-Réforme qui s'adresse aux sens des hommes ignorants pour édifier leur âme.
Je connaissais la version de Marco Longhini
Rappresentatione Di Anima Et Di Corpo, mais celle de Christina Pluhar et de l'ensemble l'Arpeggiata est très différente. La première, enregistrée de façon globale dans une église, était en public. Celle-ci offre une perspective sonore bien plus fine et précise et chanteurs et instrumentistes sont entendus de plus près. On observe des différences dans l'ordre des morceaux. Marco Longhini, suivant l'exemple de Loehrer et peut-être conformément à une tradition, faisait entendre au début un choeur "O Signor santo e vero" qu'on retrouve dans la version Pluhar et dans celle de Vartolo
Rapprensentatione di Anima e di Corpo à la fin du troisième acte. Pluhar commence par une Sinfonia qui est répétée à la fin du premier acte, où d'ailleurs on l'entend aussi chez Longhini et chez les autres. Christina Pluhar explique que certaines variantes sont libres, notamment parce que Cavalieri laissait la possibilité de faire entendre ou non des intermèdes instrumentaux, ainsi que de terminer l'exécution de l'oeuvre d'une manière ou d'une autre. Elle prend l'initiative d'inclure des intermèdes signalés comme étant de compositeurs différents. Un des résultats est que son interprétation dépasse de peu le cadre d'un CD alors que Longhini s'y inscrivait.
On est enchanté par le soin des chanteurs, le pittoresque de certaines interventions instrumentales et de leurs rencontres savoureuses, de même que par l'impression d'exactitude, bien servie par la transparence de la prise de son. On apprécie aussi le texte qui est fourni, la notice très développée, due notamment à Christina Pluhar elle-même, un peu moins le visuel qui n'est pas d'une folle gaieté, ce qui ne va guère dans le sens de l'oeuvre très tonique de Cavalieri. Il y a généralement un très grand raffinement, ainsi qu'une science très approfondie de la musique ancienne et du style d'interprétation qui lui convient. Ce qu'apportait Longhini était bien différent : l'impression d'entendre une oeuvre s'adressant à une collectivité, l'atmosphère sensuellement italienne que permettait la présence de chanteurs et d'instrumentistes du pays. Avec l'Arpeggiata, le studio nuit un peu à l'atmosphère et le personnel vocal et même instrumental est, à en juger par les noms, majoritairement originaire de l'Europe du Nord, ce qui n'est évidemment pas critiquable en soi mais contribue à nous éloigner, malgré le soin apporté à la prononciation, de l'Italie. Il va de soi que la plupart des amateurs de musique ancienne à la pointe du goût moderne préféreront de beaucoup l'interprétation de Pluhar à celle de Longhini. A mon avis, la perfection formelle et stylistique de cette version ne doit pas plonger dans l'ombre les réalisations plus imparfaites mais plus chaleureuses.