Maurice Genevoix (1890 - 1980) de l'Académie française écrit ses mémoires des épreuves de la Première Guerre Mondiale. Dans cette édition révisée en 1949, il s'est efforcé de la rendre plus concise.
Chef de section, puis commandant de compagnie dans un régiment d'infanterie (le 106°), il a connu la guerre de mouvement puis celle des tranchées dans le secteur de Verdun et plus particulièrement celui des Eparges, l'un des plus terribles à cette époque.
Maurice Genevoix a le talent des grands conteurs d'âmes, à la manière d'un André Maurois qui lui était contemporain. Henri Barbusse dans
Le Feu : journal d'une escouade ; Carnets de Guerre ou Roland Dorgelès dans
Les Croix de bois ont bien su montrer l'horreur de cette guerre. Extrait de ce cauchemar réel, cette terreur insigne (p. 568) :
"Deux obus détachés de l'immense bombardement; deux obus pour nous, qui nous ont visés ... Mais rien que nous ne connaissions: un vol plus court, un sifflement tout à coup suspendu, et puis l'air qui nous gifle, nos tympans qui éclatent et toutes les pierres, toutes les mottes, tous les débris informes qui retombent, durs et lourds, au bourdonnement d'éclats déjà lointains.
Encore sur nous. On ne peut plus se redresser, regarder autour de soi. Il faut se coller à terre, du même côté de l'entonnoir, vers le sud. De l'autre côté la terre est nue, avec des marbrures noires ou rouillées, des loques de drap éparses, un vieux bidon sorti de son enveloppe, des flaques d'eau couleur d'acide picrique. De notre côté, c'est une épaisseur confuse et remuante, une croûte d'hommes qui boursoufle la boue.
Un obus près du blessé qui rampe. Il a disparu dans la fumée. Il est mort.
Sous ma main qui vient de glisser, quelque chose roule, élastique et froid, un peu poisseux : je regarde de près l'aspect réel de la viande d'homme : on ne pourrait la reconnaître à rien, si l'on ne savait que "çà en est". Sans bouger de ma place, je cherche à découvrir d'autres lambeaux : il y en a beaucoup, bien plus que je n'aurais imaginé."
Maurice Genevoix sera grièvement blessé de trois balles le 25 avril 1915 sur la colline des Eparges. Soigné pendant 7 mois, il devra sa survie à une remarquable condition physique. Il perdra l'usage de la main gauche et bénéficiera d'une pension d'invalidité à 70%.
"Trop tard : je suis tombé un genou en terre. Dur et sec, un choc a heurté mon bras gauche. Il est derrière moi; il saigne à flots saccadés. Je voudrais le ramener à mon flanc : je ne peux pas. Je voudrais me lever : je ne peux pas. Mon bras que je regarde tressaute au choc d'une deuxième balle, et saigne par un autre trou. Mon genou pèse sur le sol, comme si mon corps était de plomb; ma tête s'incline : et sous mes yeux un lambeau d'étoffe saute, au choc mat d'une troisième balle. Stupide, je vois sur ma poitrine, à gauche près de l'aisselle, un profond sillon de chair rouge."
Le style poétique de Maurice Genevoix, son souci d'exactitude, son amour de l'humanité, font tressaillir chacune des pages de ce très beau livre.