Pour le grand public, le nom de Roberta Flack n'évoque pas grand-chose, dans le meilleur des cas le mini-tube Killing Me softly With His Song (1973) et rien d'autre. C'est d'autant plus injuste qu'au panthéon des chanteuses soul Roberta ne le cède guère qu'à Aretha Franklin. A leur grande époque, elles sont d'ailleurs publiées par la même maison de disques, Atlantic, avec également le grand Donny Hathaway, dont Flack était très proche et avec qui elle a enregistré. Comme Franklin, Flack se distingue par un sens musical irréprochable, toutes deux s'accompagnant elles-mêmes au piano. Moins religieuse, quoique sa musique porte aussi l'héritage du spiritual noir, Roberta avait un pied dans le jazz et la chanson à texte des années 60, d'où une reprise ici de Just Like a Woman de Dylan et de la chanson Business as Usual, et plus généralement un accompagnement basé sur un trio jazz piano-contrebasse-batterie et enrichi de draperies brodées par rien moins qu'Eumir Deodato. Comme Franklin, Flack porte l'émotion à son plus haut point - mais par d'autres voies. Alors qu'Aretha se jette comme une torche dans un brasier de passion, Roberta se livre avec une pudeur, une sensibilité bouleversantes. Sa voix et son chant sont par ailleurs très personnels. Son organe est riche et superbe, magnifiquement assis, mais il n'en est pas moins parfaietement clair, mettant encore plus en valeur une excellente diction. C'est que Flack insiste sur le dire, sans pour autant sacrifier le chant, loin de là. Paradoxalement, c'est sa finesse musicale qui lui permet d'assouplir le rythme de ses phrases (si vous arrivez à chanter en même temps qu'elle, vous êtes très fort), qui échappent ainsi à tout cliché, tout téléphoné et atteignent une expressivité maximale. Autre marque distinctive et vraiment originale, l'alternance entre notes tenues vibrées et non-vibrées, à l'effet saisissant. Avec tout cela, Flack connaît sa place : musicienne et chanteuse, elle sait qu'elle n'est ni auteur ni compositeur. A quoi bon chanter si bien si ce sont de petites chansons qui sont chantées ? Vous ne trouverez sur ce disque, son deuxième, comme sur le précédent et les suivants, que des chansons écrites par d'autres, soit originales soir reprises, que Roberta fait de toute façon siennes absolument, d'autant qu'il y a une véritable unité entre ces histoires d'un coeur qui essaie de survivre à la brisure. Paul Monette raconte dans son autobiographie (Becoming a Man) l'importance qu'a eue dans sa vie le deuxième titre de ce disque, Do What You Gotta Do. Il est vrai que cette chanson, telle qu'interprétée est particulièrement mémorable, difficile d'écouter cette chanson sans avoir la gorge serrée. Rien que pour elle, ce disque mériterait d'être considéré comme un classique, et les autres ne sont pas de la gnognotte non plus.