Le triomphe public et critique de ce «Faust» donné en 2004 à Covent Garden a suscité de l'impatience par rapport à l'apparition du dvd. Il a fallu patienter quelques années (... pourquoi ?), mais enfin le voilà, et c'est peu dire qu'il comble toutes les attentes, comme c'est peu dire, également, que le triomphe était mérité.
C'est tout d'abord la fantastique production signée David McVicar qu'il faut saluer. Ce «Faust» est, du début à la fin, une des mises en scène d'opéra les plus formidablement excitantes vues ces dernières vingt années. Comme le spectacle est indescriptible, je vous laisse le soin de le découvrir. On peut toutefois dire que c'est plus que divertissant, c'est stupéfiant, cela fourmille d'idées sans jamais tomber dans l'esbroufe gratuite. C'est audacieux certes, mais au-delà de l'audace, ce qui surprend le plus, c'est probablement la cohérence de l'ensemble : tout fonctionne, et tout fait sens. Ce ne sera certes pas du goût de tout le monde, et les pisse-vinaigre amateurs de mises en scènes «traditionnelles» et poussiéreuses feront sans doute la grimace. Tant pis pour eux.
Toutes les forces en présence (musiciens, choristes, danseurs, interprètes) concourent vaillamment à la réussite de la soirée, et y parviennent. Bravo à tous. Un exemple parmi tant d'autres : la valse qui clôt le II est éblouissante, on reste sans voix face à un tel sens du spectacle et une telle perfection d'exécution.
Mais ce n'est pas tout, loin de là, puisqu'une Providence particulièrement heureuse a voulu que soit réunie une distribution simplement idéale, et qui fait plus que tenir ses promesses.
En grande forme, Roberto Alagna est un Faust absolument parfait. Le rôle lui va si bien qu'on le croirait composé pour lui. Tout y est : vaillance, timbre, diction, phrasé, style... Le ténor français donne tout dans une prestation si irréprochable qu'elle en devient presque irritante. Le meilleur Faust depuis Kraus.
Même miracle d'adéquation avec la Marguerite d'Angela Gheorghiu, vocalement superlative : timbre de satin moiré, admirable égalité des registres, émission rayonnante... Son «air des bijoux» brille de mille feux, ses duos avec Faust sont enchanteurs et son dernier acte, suprêmement bien joué, a toute l'intensité voulue. La diva roumaine justifie ici sa notoriété, dont on réalise qu'elle n'est pas due qu'à des effets de marketing. La meilleure Marguerite depuis Scotto.
A une petite réserve près (la tessiture du rôle est par moments un peu basse pour lui), Bryn Terfel est un Méphisto tout simplement formidable, au vrai sens du terme. Enorme de présence et d'aisance scénique, il suscite l'admiration par la volonté avec laquelle il se plie (jusqu'au travestissement) à tout ce que la mise en scène exige de lui (et à cet égard, faire de Méphisto un magicien de cabaret est une idée effectivement géniale). Et l'on s'en voudrait d'omettre que, de surcroît, il chante royalement bien. Le meilleur Méphisto depuis Ghiaurov.
Seconds rôles à l'avenant : Simon Keenlyside (Valentin), Sophie Koch (Siebel) et Della Jones (Dame Marthe) sont les admirables artistes que l'on sait, et ils le prouvent ici une fois de plus, si besoin était.
Au pupitre, Antonio Pappano absolument impeccable, à la tête d'un orchestre et de chœurs qui ne le sont pas moins. En conclusion et vous l'aurez compris : la conjonction d'un spectacle particulièrement inspiré, d'une distribution idéale et d'une exécution musicale irréprochable font de ce «Faust» un aller simple pour l'extase. Sincères condoléances à ceux qui s'en priveront.