Les Mémoires d'outre-tombe : 4 volumes, 42 livres, 3300 pages ! Telle est la somme de ce qu'il faut bien appeler dans l'un comme dans l'autre sens les "minutes" d'une vie plutôt extraordinairement remplie. Chateaubriand y relate ce qu'il considère comme les trois grandes phases de sa vie : soldat et voyageur jusqu'à 32 ans, sommité littéraire jusqu'à 46 ans, puis enfin carrière politique.
Entre autres étapes dans ce premier volume : sa jeunesse passionnée et mélancolique à Combourg (passages poignants sur sa soeur adorée Lucile, grande âme morte trop tôt), ses premiers contacts avec le monde littéraire, la naissance de la Révolution (qu'il montre comme il se doit : un idéal qui a mal tourné en passant entre les mains d'une plèbe, qui la dévoiera pour en faire une ignoble boucherie). Il débarque en Amérique jouer les explorateurs et en fait une rapide dissection aussi concise que prophétique (Tocqueville fera de même quelques années plus tard, en plus développé) et en profite pour louer Washington au détriment de l'agité égocentrique Napoléon, qu'il a pris en horreur - contraste hautement symbolique. Il émigrera ensuite à Londres où il connaîtra une cinglante misère, ce qui marquera la fin de sa carrière de voyageur.
Romantique, orgueilleux, passionné, observateur, chirurgical, multiple... Chateaubriand enregistre comme un magnétoscope doublé d'un sismographe le mouvement de son époque par le filtre de son moi. Étrangement, la mélancolie, la tristesse et la mort guettent quasiment chaque page. Vie paradoxale, si remplie - âme de tout un siècle, ayant vu l'écroulement d'un monde et participé à l'édification d'un nouveau - et pourtant sans cesse menacée (stimulée ?) par la conscience de la vanité universelle...
Odyssée homérique portée par un style éblouissant tant dans sa douce musicalité que sa profondeur et sa minutie monomaniaque, Les Mémoires d'outre-tombe innovent dans cet art unique de sanctifier une vie, un temps (dépassant par là le modèle rousseauiste), puis son propre tombeau, mausolée pour l'éternité.