Les films qui traversent le temps et nous ravissent comme ils ont pu ravir leurs premiers spectateurs, quand bien même ils n'auraient pas le même effet sur nous que sur eux, il en existe un certain nombre. Mais lorsqu'ils étaient en avance sur - ou en décalage avec - leur époque, et ont failli disparaître corps et biens parce qu'ils n'avaient pas su répondre à des attentes qui n'avaient rien à voir avec ce qu'ils proposent, ce ravissement est peut-être encore plus fort. C'est peu dire que The Red Shoes est de cette catégorie de films rares dont la puissance d'évocation fait qu'on l'aime totalement et sans réserves, voire qu'il nous fascine, au-delà même de ses (immenses) qualités.
The Red Shoes / Les Chaussons rouges est le sommet de la collaboration entre Michael Powell et Emeric Pressburger (né en Hongrie, qu'il a quittée dans les années 30 pour Paris, puis pour Londres). En 1948, il s'agissait de leur 10ème travail en commun, et de la 7ème production réalisée sous l'égide de leur société, "The Archers". Produit par la Rank Organization, "The Red Shoes" fut méprisé par ses commanditaires, qui refusèrent de lui donner une distribution en Angleterre. Fort heureusement, une fois n'est pas coutume, le salut vint des Etats-Unis. Un exploitant étant tombé amoureux du film, il le montra dans sa salle new-yorkaise pendant plus de deux ans, le succès public et critique assurant l'impact durable de ce film sur plusieurs générations de spectateurs aux Etats-Unis, puis ailleurs. A commencer par des cinéastes qui, aussi fascinés par la réflexion sur le rapport entre l'art et la vie que par le sens visuel de Powell et Pressburger, ont pendant toutes ces dernières décennies clamé leur amour de ce film : Martin Scorsese, bien sûr (qui lui rend ouvertement hommage dans
Shutter Island), Francis Ford Coppola (qui le cite quant à lui dans
Tetro), Brian de Palma, Steven Spielberg, et chez nous Bertrand Tavernier qui a été un des architectes des formidables coffrets dvd consacrés par l'Institut Lumière à Powell et Pressburger il y a quelques années (indiqués comme épuisés, mais encore en vente sur le site de l'Institut Lumière). Depuis deux ans, une nouvelle génération de spectateurs peut redécouvrir dans toute sa splendeur plastique retrouvée ce film, qui risque d'en bouleverser plus d'un. Ou plus exactement, il devrait évidemment faire figure de découverte majeure pour ceux qui le voient pour la première fois, mais aussi bouleverser de nouveau ceux qui l'ont vu au fil des ans dans des copies tirées d'un négatif fatigué.
Etait-il besoin de clamer comme le fait la publicité qu'il s'agit du "film qui a inspiré Black Swan" pour attirer les foules? Outre qu'il faudrait préciser que Darren Aronofsky est autant allé puiser chez Dario Argento, Roman Polanski ou Brian de Palma que chez Powell et Pressburger, il est certes vrai que Les Chaussons rouges est un conte noir (inspiré de Hans Christian Andersen), qui se passe dans le milieu du ballet et a en son centre une réflexion sur les rapports qu'entretiennent l'art et la vie, et la nécessité de choisir entre les deux lorsque l'on est un artiste (voir synopsis ci-dessus). Mais soyons clair : aussi extraordinaires que soient l'usage du Technicolor et les incroyables trucages et prouesses techniques que l'équipe menée par le génial chef-opérateur Jack Cardiff a réussis pour ce film, celui-ci a bien plus de 60 ans d'âge. Si l'on espère comme l'éditeur Carlotta que de nombreux spectateurs de
Black Swan choisiront d'aller vers ce film et se laisseront captiver par lui, ce qu'il est encore pleinement susceptible de faire en dépit de son âge, de nombreux aspects des Chaussons rouges n'appartiennent qu'à leur époque, et c'est heureux.
Ainsi, la figure de Lermontov - l'imprésario pour lequel Pressburger s'est apparemment autant inspiré de Serge Diaghilev que d'Alexander Korda, ici méphistophéliquement interprété par Anton Walbrook - la façon dont fonctionnaient les ballets, les débats esthétiques sur la primauté de la musique ou de la danse dans cet art hybride qu'est le ballet, tout est d'une autre époque et incroyablement recréé par Powell et Pressburger. Il faut rappeler qu'il s'agissait du premier film ayant demandé à de véritables danseurs de ballet de venir jouer les rôles principaux, Moira Shearer ayant d'ailleurs hésité à accepter le rôle car elle craignait que cela ne gêne sa carrière. A côté de cela, on sent tout ce que le récit doit non seulement à Andersen mais aussi à l'imaginaire romantique allemand et anglais, à commencer par les écrits d'E.T.A. Hoffmann, que Powell et Pressburger adaptèrent, via Offenbach, en 1951 (
Les Contes d'Hoffmann).
Au centre du film, donc, cette réflexion sur le sacrifice à son art, qui a parlé à tant de créateurs - quel que soit l'art dans lequel ils s'expriment. Autant dire que si la nature de cette réflexion fait qu'elle ne risque pas de se périmer de sitôt, c'est aussi parce qu'elle finit par se complexifier que ce film reste si puissant sur la question. Lyrique et exalté, emporté par la métaphore du splendide ballet central, le film fait ressortir la nature faustienne du pacte, mais insiste sur l'interdépendance des parties en présence : elles existent toutes ensemble, leur lien étant à jamais indissoluble.
Dernier point : le film ne manque pas d'humour. La première séquence est à cet égard formidable. Humour, intrépidité stylistique, façon particulièrement animée, voire amusée, de faire passer une réflexion de nature esthétique : elle résume en partie la réussite considérable de ce film aussi riche par sa substance que par ses humeurs.
EDITION CARLOTTA 2011
Ce film a donc déjà eu droit à une édition en dvd il a quelques années grâce à l'Institut Lumière :
Les Chaussons rouges - Édition Collector 2 DVD [inclus 1 livret de 50 pages. Carlotta, qui a distribué la version restaurée en salles l'année dernière, est en mesure de proposer une nouvelle édition,
en dvd et
en blu-ray.
Disons-le sans ambages : l'édition de l'Institut Lumière était formidable, mais elle est ici aisément surclassée, tout simplement parce que le travail de restauration effectué sur le négatif par UCLA et la Film Foundation est de tout premier ordre. Les couleurs nous apparaissent dans toute leur vivacité, la netteté est redevenue saisissante, pour les plans généraux comme pour les plans rapprochés. A peine pourra-t-on se plaindre de quelques variations d'intensité et sautes d'images, le Technicolor étant par ailleurs d'une beauté éclatante. Le blu-ray est merveilleux, mais si vous devez opter pour le dvd, sachez que la différence avec l'édition précédente est telle qu'il ne faut pas hésiter à acquérir cette nouvelle édition si vous aimez le film.
VOSTF et VF. Je n'ai pas pour principe de regarder les films en VF, mais en écoutant un bout de la VF pour voir sa qualité, je l'ai trouvée un peu trop réverbérée, le son m'ayant semblé démesurément spatialisé et artificiel. La VO sonne quant à elle de façon bien plus naturelle.
Pour les suppléments, voir la liste détaillée ci-dessus : ce sont les mêmes dans le dvd et le blu-ray. Le documentaire anglais sur la confection et la réception du film est un peu court pour permettre de rentrer dans certains détails mais fait plutôt bien le tour de la question. Le documentaire français sur la vision que donne le film du ballet intéresse. L'intervention de Martin Scorsese permet de constater de l'état de la copie avant et après restauration, la démonstration étant plus que probante. Le témoignage de Thelma Schoonmaker - talentueuse monteuse de Scorsese depuis 1980, qui a épousé Michael Powell en 1984 après que Scorsese le lui avait fait rencontrer (voir les entretiens passionnants avec elle dans
Scorsese par Scorsese) - aurait lui aussi gagné à être plus long.
On aime beaucoup le travail fait par le grand éditeur de films de patrimoine qu'est Carlotta.
Lire la suite ›