On ne souligne pas assez le rôle important tenu dans l'évolution de la forme opératique par Luigi Cherubini, dont la production lyrique abondante et diversifiée ne saurait se réduire à la seule Médée. Après avoir fait ses classes dans le genre comique, il agit en effet en précurseur de l'opéra romantique. A cet égard, Les Deux Journées ou Le Porteur d'eau, comédie lyrique créée à Paris le 16 janvier 1800, nous fait réellement entrer dans le XIXe siècle musical. Sur un livret qui fit l'admiration de Goethe, il s'agit d'un curieux mélange de formes héritées de la veine pastorale de l'opéra-comique français (la chanson du Savoyard) et d'éléments qui ne tarderont pas à caractériser l'opéra romantique.
Le présent enregistrement fait suite à un travail musicologique approfondi et rend parfaitement justice à une oeuvre que Weber et Wagner ont dirigée et admirée. A la tête de forces homogènes et investies, Christoph Spering s'attache à souligner les indéniables qualités d'instrumentation et d'orchestration d'une partition à bien des titres en avance sur son époque. Les pages les plus gratifiantes en sont incontestablement l'ouverture - parfaitement dirigée ici - et le superbe air de Constance, que la musicalité et le timbre lumineux de Mireille Delunsch transforment en un pur instant de grâce; la soprano se montre une nouvelle fois irréprochable, au même titre que Yann Beuron et l'ensemble d'une distribution dont on détachera également Etienne Lescroart, qui donne tout son pittoresque au personnage du porteur d'eau savoyard.
On remercie le label Opus 111 pour cette entreprise intelligente et utile, digne d'un ouvrage qui connut à son époque un succès retentissant, et marque un jalon incontournable sur la longue route qui mène de la tragédie lyrique au drame wagnérien. Un enregistrement à acquérir sans retard !