Pour sa seconde collaboration avec Gabin, le cinéaste Jean Delannoy s'empare d'un roman humaniste de Gilbert Cesbron pour en tirer un plaidoyer sur la jeunesse en difficulté.
SYNOPSIS : Julien Lamy, est juge pour enfants, il vient de diriger sur un centre d'observation deux jeunes délinquants : Alain, jeune orphelin maltraité qui a mis le feu dans la grange où il était placé, ainsi que Francis, vivant au sein d'une famille d'alcooliques et dont Sylvette, la petite amie est enceinte. Mais tentant de s'en échapper, l'un d'eux va se noyer dans une rivière. Ce drame, dont le juge se sent responsable, va modifier sa conception des choses...
"Chiens perdus sans collier" appartient à une catégorie un peu à part dans la filmographie de Gabin, celle puisant dans un certain réalisme social. L'expression est à prendre au sens large, l'acteur n'ayant jamais réellement participé à des films militants. Même "La belle équipe", souvent ressenti comme un manifeste des idéaux du front populaire, n'a jamais été considéré comme tel, ni par l'acteur, ni par le cinéaste Julien Duvivier.
Ce qui n'empêche pas ces films de constituer une véritable radiographie de leur époque, mettant en avant cet intérêt pour le quotidien des gens simples, dont la vie est dépeinte avec justesse. "Le jour se lève" de Carné appartient à ce genre, ainsi que "Le cas du docteur Laurent" ou "L'air de Paris"... Gabin tournera également deux drames ouvriers : "Des gens sans importance" et "Gas-oil"... Ces films qui, derrière une intrigue plus ou moins romanesque, décrivent des réalités ordinaires mais ne sont pas pour autant dépourvu d'intérêt.
Le juge incarné par Jean Gabin exerce un métier passionnant mais souvent ingrat. Il doit décider du sort de délinquants en herbe. Face à des parcours familiaux dramatiques, il n'est pas toujours facile de placer certains enfants en centres, geste perçu à juste titre comme une punition... mais il est parfois nécessaire de protéger ces mineurs des mauvaises influences ainsi que d'eux-mêmes.
Le cinéaste ne redoute absolument pas de tourner avec de jeunes acteurs, comme il l'explique dans son livre de souvenirs : "Je n'ai jamais eu de problèmes avec les enfants. Avec eux, c'est l'état de grâce, on se comprend. Les acteurs enfants sont des petits pérroquets qui répètent volontier ce qu'on leur fait faire ou dire. L'important, c'est de trouver en eux le chemin de leur sensibilité et de les choisir pour leur intelligence".
A sa sortie en 1955, "Chiens perdus sans collier" détonne un peu au sein d'une production composée principalement d'oeuvres de divertissement, comédies ou polars. Dans ces puritaines années cinquante, Delannoy n'hésite pas à évoquer, certe avec pudeur, des réalités comme la prostitution, l'avortement et même la pédophilie. On peut évidemment discuter de la vision quelque peu édulcorée donnée par le film de la réalité des maisons de correction, et c'est l'une des raisons pour lesquelles François Truffaut, alors simple critique de cinéma en 1955, s'acharnera sur l'oeuvre de Delannoy... Il rédigea dans "Arts" une critique restée célèbre par sa violence et dont je vous épargne le contenu...
Il n'en reste pas moins que "Chiens perdus sans collier" constitue aujourd'hui encore, un beau portrait d'adolescents en détresse, avec un Gabin qui s'efforce de dissimuler une réelle humanité sous des airs d'inflexible représentant de la loi.