A juste titre, on pourrait se poser la question de savoir quel intérêt aurait un label comme DG d'enregistrer un répertoire maintes fois éculé, où tout semble avoir été dit, et que les grands noms du piano chopinien (François, Rubinstein, Arrau, Perlmutter, Pollini) ont marqué de griffes indélébiles. Et la question serait d'autant plus justifiée que ce même label propose déjà, au sein de son catalogue, les Scherzos de Chopin dans des signatures telles que celles de Pollini et de Pogorelich, qui ne sont pas des moindres. Mais si cette question se pose pour bien des œuvres, il en va autrement pour ces Scherzos à l'écriture si dense, et qui sont si riches en nuances, que la propension à la liberté de l'interpréte prend toute son ampleur, et que le jeu de devient une partie inhérente à la partition.
Au lyrisme romantique, Yundi Li - lauréat 2000 du concours Chopin - oppose une rectitude du phrasé, franche et sans détour. Sans perdre une occasion d'exploiter le caractère spectaculaire de ces œuvres, avec la déferlante virtuose d'un legato d'une insolente perfection (Scherzo n.1), le jeune coréen dégarnit le romantisme de Chopin du maniérisme auquel il a été si souvent associé. Cela, au point qu'on a parfois, le sentiment que les pages sont expédiées, et à la limite, liquidées (Scherzo n.2). En explorant les contrastes et les fortissimos autant que le lui permet son parti pris pour l'extrême rapidité des tempos, Li se situe à l'opposé d'un Pogorelich pour qui les contrastes sont prioritaires, et vont même jusqu'à dicter le choix de la lenteur. Ainsi, Li semble exploiter ces pièces pour démontrer sa virtuosité, prouver que l'on peut être délibérément présent sans nécessairement susciter l'ennui - ce qui reste à confirmer - enfin, qu'on peut sortir des sentiers battus du discours lyrique conventionnel, sans pour autant révolutionner.
Du coup, les impromptus qui offrent à la virtuosité de moindres potentiels ne sont plus, sous les doigts de Yundi Li, qu'un complément de programme généreux mais qui n'est ni plus ni moins bienvenu.
Ce qui eut été inadmissible dans les années 40, et jusqu'au milieu des années 80, à l'époque où l'effacement de l'interprète devant l'œuvre était encore une vertu, aujourd'hui n'est plus de mise. Le culte de la star n'a pas épargné la génération montante des nouveaux virtuoses qui acceptent de moins en moins le statut de l'interprète comme serviteur de l'œuvre. Ils ont moins de scrupules que leurs ainés à mettre en valeur leur présence, leur virtuosité, et c'est tout juste s'ils ne revendiquent pas leur jeu comme une composante inhérente à la partition jouée. Si cette approche est une solution qui peut éviter aux grandes pages du répertoire pianistique de se trouver figées, de se voir standardisées par des enregistrements de plus en plus robotisés, qu'à cela ne tienne. Mais dans ce cas, et tant qu'à faire, le DVD des scherzos de Chopin en concert, (avec en prime, une sonate de Liszt époustouflante), par un Yundi Li au physique par ailleurs, très agréable, ne serait-il pas un support d'autant plus adéquat que ce CD n'est pas de ceux qu'on écoute en fermant les yeux?