Une version définitive, et sans doute pour encore longtemps. Des pianistes de la trempe d'Arrau, il en naît à peine une dizaine par siècle. Et quand ils s'attaquent à Chopin, ça n'est pas pour amuser la galerie. Arrau vit son Chopin comme personne, il nous recrache un discours viscéral, rongé de l'intérieur, hanté, habité d'ombres terrifiantes. Et quel piano! Un clavier d'outre tombe, un touché plombé, comme s'il évitait soigneusement les blanches pour ne frapper que les noires, avec cette sombre élégance, ce poids liquide, cette gestion du flux qui emportent l'adhésion et entretiennent le frisson jusqu'au bout du silence. Alors certes, on peut pinailler. Ce Steinway tellurique n'est pas le Pleyel cristallin de Chopin, qui se défiait des romantiques comme de la peste, ne jurant que par Mozart. Badura-Skoda a tenté, pitoyablement, de tirer Chopin de ce côté-là. Planès s'est également lancé dans l'aventure, avec plus de réussite, mais sans vraiment convaincre. Non, décidément,je ne vois personne qui nous serve un Chopin aussi saignant, moderne et désespérant qu'Arrau, sauf bien sûr l'extraordinaire Vlado Perlemuter, hélas trahi par un enregistrement indigne (Nimbus).