Le 7 mars 1830, Victor Hugo a 28 ans ; depuis plus d'une semaine qu'
Hernani se joue au Théâtre-Français, l'émotion ne retombe pas : critiques déchaînés, spectateurs indignés, froideur des comédiens... Ce soir-là, à minuit, le jeune auteur écrit : "Il n'est pas un machiniste, pas un figurant, pas un allumeur de quinquets qui ne me montre au doigt". Puis il conclut : "A quoi bon avoir sifflé Hernani ? Empêche-t-on l'arbre de verdir en en écrasant un bourgeon ?". Ainsi commence
Choses vues, mélange hétéroclite de réflexions, confidences, notes de voyages, témoignages et même parfois de calembours, de la part d'un homme définitivement hors du commun.
_ Octobre 1830 : "Mauvais éloge d'un homme que de dire : son opinion n'a pas varié depuis quarante ans. C'est dire que, pour lui, il n'y a eu ni expérience de chaque jour, ni réflexion, ni repli de la pensée sur les faits. C'est louer une eau d'être stagnante, un arbre d'être mort ; c'est préférer l'huître à l'aigle."
En 1843 se produit une tragédie pour Hugo : la mort de sa fille Léopoldine. Terrassé, il interrompt deux mois son journal et n'évoquera brièvement le drame que trois ans plus tard. En 1846, il décide de donner une nouvelle orientation à son livre, tout en poursuivant la chronique des petits et des grands événements auxquels il assiste, en qualité de Pair de France, d'Académicien et d'artiste.
_ 20 Juillet 1846 : "J'ai remarqué qu'il ne se passe pas de jour qui ne nous apprenne une chose que nous ignorions. [...] Un homme quelconque qui tiendrait note, jour par jour, de ces choses, laisserait un livre intéressant. [...] J'ai l'intention, pour ce qui me concerne, d'écrire ce journal. [...] Je regrette de le commencer si tard."
_ 5 mars 1847 : "La reine Victoria vient d'ordonner dans toute l'Angleterre un jour de jeûne liturgique pour obtenir de la divine providence qu'elle daigne ne plus appesantir son bras sur l'Irlande. Quelle dérision, l'Angleterre jeûne pour l'Irlande qui meurt de faim ! Ne jeûnez pas, nourrissez-la !"
_ 1 mai 1847 : "On vient de décorer M.Lurine. Sans doute, a dit Alexandre Dumas, parce qu'il a promis de ne plus manger d'asperges."
En 1848, c'est la Révolution de Février, Victor Hugo se retrouve député conservateur de la jeune 2ème République mais, peu à peu, il désavoue le président Louis-Napoléon Bonaparte. Le fossé avec son camp politique se creuse définitivement quand il s'oppose aux lois tentant de museler la presse et le théâtre.
_ Juillet 1850 : "Toutes ces lois que vous faites-là, c'est du combustible. Coups d'Etat, lois de compression, lois de vengeance, provocations, etc. J'éprouve en ce moment un sentiment indéfinissable : l'humiliation d'avoir en face de moi la bêtise toute-puissante."
_ 8 avril 1851 : "Ce gouvernement, je le caractérise d'un mot : la police partout, la justice nulle part."
Lors du Coup d'Etat du 2 décembre 1851, Victor Hugo défend la République jusque sur les barricades ; c'est le début du Second Empire, le Président Louis-Napoléon prend le nom de Napoléon III. Victor Hugo s'exile (il l'a vraiment fait, lui) et passera près de 20 ans hors de France, en Belgique puis en Angleterre, d'où il fustigera inlassablement Napoléon le Petit, demeurant inflexible aux armistices de celui-ci :
_ 19 août 1859 : "Le coupable pardonne aux innocents, le bandit réhabilite les justes, le violateur des lois fait grâce aux défenseurs des lois ; c'est bien. Je laisse l'Europe applaudir l'amnistie sur la joue de la justice et de la vérité. A une certaine profondeur de dédain il semble qu'il n'y ait plus de possible que le silence."
_ 1869 : "A de certaines époques, les lâches s'étalent, les traîtres s'élargissent, les fourbes tiennent publiquement de la place, une vaste multitude publique brille au soleil, et à voir tout ce qu'il y a sur le pavé, il semble que la France ait pris un vomitif."
En 1870, c'est la guerre contre la Prusse et la défaite française à Sedan : Napoléon III, prisonnier, est déchu, la 3ème République proclamée. Victor Hugo rentre alors à Paris pour y connaître le siège de la ville, l'armistice qui livre l'Alsace à la Prusse, les 2 mois de la Commune de Paris. Devenu par la suite sénateur, il s'éteint, glorieux et immensément populaire, le 22 mai 1885.
_ 1871 : "Je ne suis pas avec un parti, je suis avec un principe. Le parti, c'est le feuillage ; cela tombe. Le principe, c'est la racine ; cela reste. Les feuilles font du bruit et ne font rien. La racine se tait et fait tout."
_ 19 mai 1885 : "Aimer, c'est agir."
Pour peu qu'on ait pris la peine de rafraîchir sa mémoire concernant les principaux événements historiques du XIXe siècle, ce qui vous est proposé ici est mieux qu'un livre, c'est une expérience : celle de partager le quotidien d'un homme droit, spirituel et généreux. Le suivre dans ses amitiés, ses amours, ses deuils, ses combats, mais aussi ses croyances surprenantes : coups entendus la nuit, fascination des nombres, foi dans les signes du destin. On sourit devant l'amant volage qui se fait ouvertement l'avocat de l'adultère et garde des traces codées (décryptées dans les notes) de chacune de ses aventures ; on se sent proche du grand-père ému par sa descendance ; enfin on admire le politique visionnaire, celui qui croyait aux Etats-Unis d'Europe, à l'éradication de la misère, à l'instruction gratuite et obligatoire, à l'abolition de la peine de mort et des travaux forcés.
En refermant le livre, on se surprend à songer que la société idéale rêvée par Hugo, c'est la nôtre. On regarde autour de soi et l'on se dit "Qu'en penserait-il ?" : la télévision, les émeutes de supporters de football, le culte de l'apparence physique, les fautes d'orthographe (voir photo) jusque dans sa plaque de nom de rue... Plus que jamais, on se dit qu'il manque des hommes comme lui.