Cette anthologie propose les six concertos du maître russe. Elle réunit des enregistrements parus isolement. Est-ce une réussite ? Oui.
1- Chostakovitch composa en 1947-48 son premier concerto pour violon ; ses années les plus noires sous la botte de Staline et Jdanov qui voulaient mettre aux pas les compositeurs. Très sombre, sarcastique et désespéré, l'ouvrage sera créé en 1955 par David Oïstrakh (dédicataire) et Evgeny Mravinsky.
La violoniste Russe Viktoria Mullova prend à bras le corps cette œuvre grave pour laquelle Oistrak parlait de suppression des sentiments et de « démoniaque ». Elle maintient dans le premier mouvement un tempo soutenu. Son jeu adopte un vibrato réduit qui glace le sang. La petite harmonie partage ce climat sombre sans s'imposer ni s'effacer.
Dans le scherzo puis dans le burlesque finale, la virtuosité s'oblige à souligner l'ironie cynique propre au compositeur et qui ne la quittera plus jusqu'à la fin de sa vie. L'angoisse et l'amertume comme « camarade » de composition.
Dans la passacaille, la noirceur cède le pas à une mélancolie moins lugubre mais toujours avec un archet introverti et peu timbré, donc de circonstance. J'aurais préféré un peu moins d'épaisseur des cordes dans l'accompagnement. La cadence, jouée contrastée, avec un équilibre parfait lors des passages sur deux cordes, intériorise sans équivoque l'interrogation qui ouvre les rares instant de relative gaité dans le burlesque concluant l'œuvre. Une immense interprétation.
2- Écrit en majeur et plus tardif, le second concerto est moins connu sans doute parce que moins virtuose et moins introverti. Il est également dédié à David Oïstrakh.
Le violoniste estonien Gidon Kremer, fidèle à son engagement pour les œuvres de notre temps, nous en donne une lecture sereine et attentive. Chaque note participe à un dialogue presque ludique entre le violon et l'Orchestre. L'aspect onirique nous approche de la quinzième symphonie à venir. L'orcheste de Boston sous la baguette de Seiji Ozawa brille de tous ces feux dans ce papotage symphonique. Kremer demeure d'une expressivité paisible dans l'adagio centrale. Le vibrato élégant nous rappelle que trente ans ont passé depuis l'écriture de l'angoissé premier concerto. L'ensemble du mouvement est d'une rare et douce beauté.
L'adagio-allegro final retrouve l'ambiance trépidante du moderato. Le violoniste conserve une grande pudeur et se refuse tout égocentrisme de soliste.
En résumé, là encore, une interprétation intelligemment virtuose de ce concerto.
3- Le premier concerto pour violoncelle, dédié à Mstislav Rostropovich, bien que composé en mode majeur, fut écrit dans une période de souffrance physique de Chostakovitch.
Dans le premier mouvement, le violoncelle, bondissant au sein d'un orchestre saccadé, impose un climat de gaité ambiguë. Heirich Schiff se distingue par un son chaleureux et allègre. L'orchestre de la Radio Bvaroise dirigé par Maxime Chostakovitch, fils du compositeur, participe sans aucune emphase à ce dialogue.
Le second mouvement illustre cette souffrance physique qui s'ajoute à celles que le compositeur dû subir de ses tyrans. L'orchestre se réduit, presque lugubre, à des phrases dans les cordes graves ponctuées par les percussions. Il dérive comme le premier concerto pour violon sur une longue cadence d'une exigence diabolique en termes de virtuosité . Heinrich Schiff se joue des difficultés dans cette errance enfiévrée sans orchestre.
Grinçant, le final s'inscrit dans la logique de l'amertume et la danse géorgienne (ombre de Staline) est brocardée en une pitrerie cynique et endiablée où le violoncelle fougueux règle ses comptes.
4- Composé et achevé à deux mains avec Rostropovitch, dédicataire, le second concerto pour violoncelle ouvrait l'ultime période stylistique du compositeur. Il est également en mode majeur.
Par sa gravité, introduit par le soliste, le premier mouvement forme l'antithèse de celui du premier concerto. Le climat est âpre, évanescent, mais intime et sans tristesse excessive. Heinrich Schiff retrouve cette sonorité claire et cette précision déjà suggérées avant. Le second mouvement retrouve cette rythmique caractéristique, sarcastique mais sans ressentiment. Violon et orchestre dialogue avec agilité. Une part belle est donnée aux cors qi introduisent par une insolite et impertinente fanfare l'allegretto final. La harpe et le violoncelle poursuivent cette conclusion toute en douceur qui ne cède le pas que pour une virevoltante marche, une page exceptionnellement tranquille et agreste chez Chostakovitch. Magnifique.
5- Le premier concerto pour piano, trompette et cordes est célèbre et exceptionnellement enjoué. Il fut composé en 1932 à l'époque où Chostakovitch croyait encore à la transformation de son pays, à l'ouverture au modernisme. Il y a un climat jazz voire swing dans le jeu de Peter Jablonski. On retrouvera cette jeunesse et cette vitalité dans les musiques de films composés en ce temps encore paisibles. Vladimir Ashkenazy accompagne avec vivacité et sans aucune vulgarité son soliste.
6- Le second concerto pour piano en fa majeur est dédié à Maxime Chostakovitch qui deviendra chef d'orchestre (il dirige les concertos pour violoncelle commentés ci-dessus).
Soyons clair, ce concerto, composé pour un jeune homme de 19 ans qui le créera lors de ses examens à Moscou, n'est pas un œuvre sombre et complexe. Il est assez court. La partie d'orchestre se cherche et la facture très classique de la partie de piano nous renvoie au 19ème siècle romantique (andante). Cristina Ortiz par un jeu tout en douceur et Vladimir Ashkenazy au diapason nous offre la quintessence de ce joli concerto de circonstance. L'andante en emprunte de rêverie. Le finale bien rythmé retrouve la joyeuseté du début de l'ouvrage.
Ce coffret me paraît quasi idéal en tant qu'anthologie. Bien entendu, il existe des enregistrements marquants. J'avoue mon admiration pour le premier concerto pour violon par
Hilary Hahn qui à 23 ans signe une interprétation d'une maturité inouïe.
David Oistrak - Mitropoulos est toujours disponible malgré un son ingrat. Mstislav Rostropovich a enregistré de nombreuse fois les concertos pour violoncelle accompagné notamment par Seiji Ozawa.
Tout à fait recommandé pour qui veut posséder cet ensemble en un seul volume.