...Evgueni Mravinski fut étroitement associé à la création de la Symphonie n°10. Le matin du 8 octobre 1953, à Moscou, Chostakovitch lui joua au piano les trois premiers mouvements. Le 30 octobre, il reçut une copie manuscrite et commença aussitôt à l'étudier. Durant novembre, le compositeur consulta le maestro pour ajuster ses tempos. Une exécution complète eut lieu le 4 décembre à Leningrad, en sa présence. Mravinski prépara l'oeuvre quotidiennement jusqu'à la veille de la première audition publique, qui se déroula le 17 décembre dans la Grande salle de la Philharmonie et reçut une ovation.
Cette symphonie fut enregistrée par ses créateurs le 24 avril 1954 et parut sur microsillon Melodiya (D02243-44), relayé en Europe chez les labels Concert Hall et Chant du Monde (réédité en CD chez Saga et au Japon).
Un nouvel enregistrement fut réalisé en stéréo le 31 mars 1976, toujours pour Melodiya, et fut précédé par une captation publique le 3 mars, ici éditée par Erato.
Malgré les bruits de salle et de scène qui peuvent gêner l'auditeur, mais aussi procurent l'unique sensation de réalisme, on doit donc convenir de l'importance historique d'un tel document.
Avec des musiciens qu'il dirigeait inflexiblement depuis presque quatre décennies, le chef livre une interprétation tendue à rompre, parcourue d'insoutenables paroxysmes. Avec des tempos parmi les plus rapides de la discographie.
Ainsi dès le Moderato initial, entre 6'08-8'46, on compte la noire à 134, au lieu de 120 selon la partition. Une volubilité qui ne fléchit pas pour le fuligineux passage 8'46-10'16 (noire à 110) où maugréent des bassons et contrebasson quinteux, où geint un hautbois acide.
A 10'41 ne se marque aucune césure pour souligner ce tutti hurleur (mesure 394).
Les couleurs instrumentales sont rêches : écoutez l'abrasif trémolo des trompettes entre 11'34-11'36 !
On regrette ensuite un climax un peu trop sec (-13'17) voire maigre, malgré une urgente intensité qui ne relâche pas la bride avant la mesure 545 (14'44).
Rarissimes sont les moments où la discipline fait défaut ; notons toutefois un départ légèrement décalé des hautbois, bassons, clarinettes à la mesure 702 (18'56).
Le deuxième mouvement est une page cinglante, où certains commentateurs ont décelé une caricature de Staline. Mravinski la précipite avec une violence aveugle (noire à 181 !) Mais je regrette que cette énergie cinétique génère des équilibres instables et une projection pas toujours nettement focalisée ni canalisée. Malgré le sourcilleux contrôle qu'exerce une telle férule sur cette pyrotechnie, je préfère quand un
Kurt Sanderling fait incomparablement sentir le poids satirique de ce portrait au vitriol.
Mravinski est un des rares à respecter la noire à 136 qui introduit l'Allegretto (-3'29). Les échanges entre violons 1 et 2 permettent de vérifier que ces pupitres sont placés à gauche et à droite du podium, comme de coutume dans cet orchestre. Signalons aussi le vibrato du cor solo, typique de l'école slave.
A 6'48 s'active un manège fier et verveux, ponctué par un tambourino qui claque vertement. Entre 7'52-9'10, le Piu mosso est incendié par cuivres, timbales, les salves de caisse claire !
Dans le feu de l'action, on remarque quelques fluctuations de débit qui s'émancipent de la partition pour mieux aviver la brûlante parodie qui s'exprime dans ces pages.
En quelque onze minutes, le maestro concentre un des Finale les plus prompts de la discographie. Il commence par empresser l'Andante liminaire : croche à 143 au lieu de 126 jusque 3'36 !
Puis embrase l'Allegro : noire à 162 -
Karajan en 1981 sera une des seules baguettes à pouvoir accomplir une telle prestesse !
Dans cette démonstration de liesse, rien ne pèse. A 4'47 (163-), observez ainsi l'agilité des archets dans cette trépidante section que
David Hurwitz compare à une « brusque danse russe ».
La stridence des bois (le piccolo !), les assauts féroces des cuivres (7'08-7'19 !) endiablent cette chorégraphie échevelée.
Osera-t-on regretter que la déflagration de tam-tam & grosse caisse qui doit exploser après la vocifération du motif DSCH (7'40, 386) manque ici un peu de puissance ?
L'irrésistible gouaille du bassoniste (8'58), le charisme dévastateur de la conclusion fournissent en revanche autant de moments d'anthologie.