Il est des oeuvres qui restent puissamment associées à l'interprétation dans laquelle on les a découvertes, au concert ou au disque. Il en va ainsi pour moi de la 8ème Symphonie de Chostakovitch, à jamais liée à la sidération ressentie en écoutant l'Orchestre Philarmonique de Leningrad sous la direction de Evgueni Mravinsky (version de 1982) :
Symphony 8. Apprendre dans la foulée qu'il avait créé l'oeuvre en 1943 et qu'il en était le dédicataire ne fit sans doute que renforcer chez moi l'idée que l'oeuvre était autant la propriété de cet interprète que du compositeur. Il me fallut du temps pour aller voir ailleurs, et apprécier d'autres versions. Or il se trouve que cette Symphonie est formidablement servie au disque, ce dont je finis avec un peu de curiosité par me rendre compte, sans chercher à supplanter Mravinsky d'ailleurs, après avoir dépassé le stade de la tentation de comparer à tout prix :
Kondrachine,
Sanderling,
Haitink,
Rojdestvenski - je m'arrête à ces quatre autres fondamentaux, mais je précise que je ne connais pas des versions récentes d'ores et déjà très estimées comme celle de
Petrenko.
A présent que tout le monde ou presque accepte que Chostakovitch n'est pas - pour reprendre le terme - la propriété des seuls Soviétiques même s'ils ont laissé des interprétations hantées, qu'il n'est pas nécessaire d'être issu de l'ex-bloc soviétique pour avoir un supplément d'âme dans cette musique, cela fait-il tout de même une différence? En d'autres termes, des chefs lettons comme Mariss Jansons et son jeune protégé Andris Nelsons, les Russes Gergiev ou Petrenko jouent-ils mieux cette musique que d'autres? Je serais pour ma part bien incapable de trancher, et j'ai tendance à penser que ce qui compte avant tout est que, en grands musiciens, comme le Néerlandais Bernard Haitink avant eux par exemple, ils servent la partition et la magnifient en en extrayant le suc.
C'est précisément ce que me semble faire ici, jusqu'à un certain point en tout cas, Andris Nelsons avec un Orchestre du Concertgebouw toujours plus royal - c'était une soirée du festival de Lucerne 2011, l'autre (dont je n'ai pas encore pris connaissance) comprenant le 5ème concerto de Beethoven interprété par Yefim Bronfman. En ce qui me concerne, il est évident que si l'on cherche une version de cette symphonie en n'en possédant pour l'instant aucune, on aura tout intérêt à se porter en priorité sur l'une des quatre mentionnées ci-dessus. Mais si l'on cherche une interprétation récente, à plus forte raison en vidéo - notons que les symphonies de Chostakovitch n'encombrent pour l'instant pas les rayons dvd et blu-ray - on ne se trompera pas en se portant sur celle-là.
Dès l'attaque du 1er mouvement, il apparaît que ce que l'orchestre va perdre en force d'expression et en angoisse plus ou moins sourde, il va le gagner en lyrisme. Celui-ci, douloureux et contenu, apaisé mais pas sans tension, trouve à se déployer, grâce à des pupitres de cordes et des bois plus magnifiques que jamais, dans un premier mouvement beaucoup moins chauffé à blanc que chez les chefs soviétiques mais qui n'en captive pas moins. On n'attendait pas autre chose de cet orchestre, me direz-vous. Si ce n'est qu'avec Nelsons à la baguette, on aurait pu avoir une surprise. Il semble bel et bien avoir choisi d'aller dans le sens du son de l'orchestre, de le canaliser sans chercher à brusquer ses instrumentistes. Cependant, lorsque la tension doit atteindre son paroxysme dans ce même mouvement, il les y amène avec une sûreté confondante. Il me semble avoir lu dans Classica qu'il ne les fait jamais vraiment sortir de leur réserve. Ce n'est pas complètement faux, au sens où l'on entendrait un orchestre poussé dans ses retranchements, conduit à aller franchement à l'encontre de sa pente naturelle. Mais lorsqu'on constate ce que d'autres chefs font parfois avec cet orchestre, je pense qu'on peut dire sans trop se tromper que Nelsons ne les a pas tout à fait laissés s'installer dans leur zone de confort. Reste qu'avec le même Concertgebouw Haitink a su créer une tension de tous les instants, que l'on peine à retrouver ici.
On peut bien sûr rêver Allegretto plus mordant, au-delà de la façon dont y brillent la plupart des pupitres. Globalement, on aura compris qu'avec cet orchestre, l'ironie et le désespoir de Chostakovitch ressortent moins qu'avec d'autres. Mais une fois accepté cela, quelle splendeur instrumentale, quelle richesse dans les aigus et dans les graves pour les cordes, quel engagement des vents! Même si l'on peut se faire la réflexion que l'Allegro non troppo devrait tout de même être plus grinçant, on ne peut pas ne pas être captivé par ce qui se trame à l'orchestre. La transition avec le Largo, parfaitement réussie, nous plonge dans le mouvement qui convient évidemment le mieux, naturellement, au Concertgebouw. Profondément émouvant comme chez tout le monde, mais plus subtilement que chez d'autres, ce Largo permet par ailleurs, comme au mouvement précédent, de faire entendre quelques pupitres (flûtes, clarinettes) sous leur meilleur jour. Le dernier mouvement, sans doute pas tout à fait assez tendu dans sa première moitié, fait culminer une interprétation où la splendeur orchestrale n'empêche pas la fougue, intense en dépit des quelques manques pointés ci-dessus.
Les compléments donnés avant la Symphonie ne déméritent pas, tant s'en faut. L'Ouverture de Rienzi de Wagner, portée par un enthousiasme qui fait plaisir à voir, chez le chef comme chez les musiciens, frappe par l'exaltation autant que par la précision avec laquelle elle est donnée. Sans être aussi véhémente et vénéneuse que chez certains (ex. Georg Solti), la Danse des sept voiles du Salomé de Richard Strauss donne à entendre les couleurs d'un Concertgebouw comme toujours chaleureux mais aussi vif et concerné, plus qu'à d'autres moments en tout cas (voir mon commentaire sur l'interprétation de la 2ème de Mahler par Mariss Jansons avec cet orchestre :
La Musique est le langage du corps et de l'âme, Portrait de Mariss Jansons & Mahler : Symphonie N° 2).
Ce concert sort aussi bien
en dvd qu'
en blu-ray. Qualité optimale pour le blu-ray (en tout cas autant que je puisse en juger avec mon équipement qui n'est pas de pointe). Son DTS-DH MA 5.0 et stéréo. Le dvd est déjà de très bonne qualité. Aucune mauvaise surprise, ni du côté audio, ni du côté vidéo. Pas de supplément, mais la musique se suffit bien à elle-même.
4,5 étoiles
NB Le lien vers l'interprétation de Mravinsky ci-dessus renvoie à une édition Philips épuisée en CD. Comme beaucoup de titres aujourd'hui disparus dans ce format, il faut savoir que le site Arkivmusic (arkivmusic.com) le commercialise après avoir obtenu une licence du label. Comme le repiquage est excellent et que le prix n'est pas prohibitif (même avec les frais de port), je conseille de se procurer là-bas ces disques par ailleurs épuisés si des occasions à prix correct ne sont pas proposées.
Depuis la rédaction de ce commentaire, Andris Nelsons a enregistré pour le disque la 7ème avec son Orchestre de la ville de Birmingham, autre réussite en ce qui me concerne :
Chostakovitch : Symphonie n° 7 "Leningrad". Ainsi que le War Requiem de Britten, sorti en dvd et en blu-ray, lui aussi de premier ordre.