"Chronique japonaise" est sans doute ce que l'on peut lire de plus exaltant en matière de "récit de voyage" si ce n'est qu'ici, la catégorisation est très réductrice.
Les chroniques de Bouvier écrites sur plusieurs années et au cours de différents voyages (le 1er en 1955), dessinent avec une lumineuse cohérence, le paysage historique et social qui a façonné la mentalité japonaise. De l'origine de l'archipel créé par les kami (Esprits divins) jusqu'à son développement actuel, en passant par les étapes frictionnelles de rencontres avec l'Occident, la vie japonaise nous apparaît entière, sous forme de courtes séquences. Il faut lire ce passage où Bouvier, à court de ressources, découvre un simple mur et en fait un théâtre où il regarde défiler tout un quartier, côtoie des mendiants, lit Sade et Restif, mange des épluchures et filme. Ou encore, sa visite de l'île d'Hokkaïdo, la mal connue et mal aimée ou ce dialogue qui pousse la politesse à un niveau proche du paradoxe : "Est il impossible de prendre votre photo ? Bien sûr que non !".
Tout dans ce livre est passionnant. Nicolas Bouvier ne "fait" pas le Japon, ne plante pas une épingle sur un bout de mappemonde. Il "vit" le pays et nous fait toucher du doigt les différences bien sûr (ces m½urs japonaises que nous avons tendance à caricaturer tant elles nous paraissent souvent étranges), mais aussi l'universalité.
Son talent est prodigieux. Avec lui, on se surprend à être curieux de tout..et de presque rien. Il a en effet la faculté de rendre présent, l'invisible. Il nous prend par la main et nous ouvre les yeux sur ce qui nous semble au premier abord, "sans intérêt particulier" (Cf pour une démonstration supplémentaire, son "
Journal d'aran et autres lieux").
J'ai lu ces chroniques il y a une douzaine d'années. Elles demeurent pour moi, davantage encore que"
L'usage du monde" qui l'a fait connaître, un des sommets, non pas seulement du "genre", mais de la littérature.
Loin devant ces mercenaires qui parcourent les paysages à moto, en montgolfière, en 4x4 ou en trottinette et ne voient jamais rien d'autre au fond, que leur propre reflet qu'ils admirent sous toutes les coutures.
Merci M Bouvier.