Malgré les tentatives pour rendre les villes plus humaines et plus libres (voir à ce titre le grand film de King Vidor,
Le Rebelle), le constat d'échec reste immense... Les villes restent de fer, d'acier, de fonte et de ciment... De véritables paradis artificiels, ou plutôt des prisons, comme dirait LD (lire son com). Elles sont les villes de la mort, les villes de la prostitution et rien ne peut changer cela... C'est un peu le sujet et le constat amer de ce film de
Lodge Kerrigan, sorti en 1997, un peu avant
Fiona (superbe film d'Amos Kolleck qui traitait du même sujet). Mais le film de Logan est bien plus froid, bien plus glacial que celui de Kolleck. Aussi, son actrice,
Katrin Cartlidge est bien plus frigide, bien plus efflanquée qu'Anna Thomson... Le rapprochement entre cette prostituée de luxe et cette grande ville désincarnée au destin lié à celui de la violence est à ce titre singulier (violence sexuelle, violence sociale, violence résidentielle, violence financière, violence verbale)... C'est carrément impressionnant. J'ai vraiment eu le sentiment que Kerrigan faisait un constat âpre sur la ville dont il est natif (on pourrait également faire un rapprochement avec
Eyes Wide Shut de Stanley Kubrick)... Pourtant, on sent bien qu'il l'aime cette ville, le cinéaste...
Car Claire Dolan est aussi un film d'une rare tendresse... Si le personnage de Claire nous apparaît froid et glacial, son amour naissant pour ce chauffeur de taxi (
Vincent d'Onofrio, superbe) semble apporter une nuance au constat initial. Une scène m'a particulièrement marqué, comme lorsque D'Onofrio raccompagne sa fille et prend pleinement conscience de l'importance de son rôle de père... Sa rencontre avec Claire est une sorte d'illumination, de révélation, quasi-mystique. Parce que Claire a perdu tout espèce de repère, elle a surtout perdu et son père et sa mère... Mais les sentiments sont enfouis aux tréfonds de l'âme. Dans cette mégapole, montrer ses émotions relèverait de la faiblesse, or il faut être froid comme la ville...
Ainsi, dans ce monde désincarné, l'homme n'est plus esclave seulement... Ici, il est question de l'être humain, tout entier, corps et âme, qui sombre dans la ville et devient finalement une piètre marchandise. Et Kerrigan semble nous indiquer, sans morale ni légalisme, que la prostitution est oeuvre de la ville, et que tous les habitants de la ville sont destinés, plus ou moins tôt ("she was born a whore, she will die a whore" dit le maquereau au chauffeur de taxi...) à devenir prostitués... Ainsi, ce triomphe de l'homme (le cadre supérieur qui paie facilement 700 dollars pour une partie de jambes en l'air), ce milieu où seul l'homme est roi et maître, où il dépose sa marque absolue, ce milieu, la ville, où l'anonymat est roi, ce milieu urbain où l'homme s'estime comblé, ce lieu devient en réalité le lieu même de son esclavage. Esclavage remarquable, puisque nous le voyons déjà soumis à la puissance de l'argent et du luxe. L'ensemble est remarquablement filmé, plans fixes d'une rare beauté évoquant le vide et la misère morale de New-York. Les acteurs sont tous très bons. Le seul reproche (mais est-ce vraiment un reproche?) se situerait au niveau des scènes sexuelles, nombreuses, et qui s'éternisent un peu trop, à mon goût... A ne pas manquer toutefois.