Ce Pelléas capté en mars 1992 aurait pu devenir LA version de référence ; les choix de l'incorrigible Pierre Boulez en ont décidé autrement, je m'en explique en conclusion.
Le metteur en scène allemand Peter Stein a pris une option de franc réalisme dans le traitement des personnages et de l'action, en veillant à une absolue cohérence avec le texte. Mélisande porte donc de longs cheveux qui à l'acte 3 tombent de la Tour, Yniold voit de vrais moutons passer à l'arrière-plan, et quand à l'acte 4 Mélisande chuchote à Pelléas que Golaud se trouve "au bout de nos ombres", ce dernier est en effet tapi au bout de leurs ombres projetées par le clair de lune. En fin d'acte 4, Golaud retourne vainement son épée contre lui-même, ce qui n'est pas une innovation, mais illustre un souci de cohérence avec une scène de Maeterlinck supprimée par Debussy.
Ce respect du livret ne s'accompagne pas d'une approche à l'ancienne avec décors et costumes médiévaux au "ras des paquerettes" ; au contraire, la dimension symboliste et onirique est préservée. Les décors de Karl-Ernst Herrmann sont très simples, parfois ne font qu'évoquer une silhouette. Le noir domine, avec des touches de couleur et des matériaux parfois très modernes. Herrmann utilise volontiers les panneaux mobiles pour des effets très réussis, notamment la magnifique scène de la grotte avec une mer d'un bleu intense. La scène de la terrasse au sortir des souterrains est aussi très belle, avec un grand ciel de soleil rayonnant. Les costumes dessinés par l'allemande Moidele Bickel sont préraphaélites, sans rigorisme : Golaud porte une cuirasse, mais apparemment faite de matière synthétique.
Les caméras usent voire abusent des gros plans ; les transitions musicales entre chaque scène sont joliment illustrées par les partitions. Aucun public n'est perceptible.
Pierre Boulez, grand debussyste, se montre bien évidemment remarquable, et sait tirer le meilleur de l'orchestre du Welsh National Opera (Cardiff).
La situation est plus contrastée côté chanteurs / acteurs. L'anglaise Alison Hagley émerge du lot. A 31 ans, avec un physique à la Emmanuelle Béart, elle campe une Mélisande extraordinaire, à la diction parfaite, vivant littéralement le rôle, sensuelle, féminine, et au chant splendide.
Le ténor Neill Archer, doté d'un profil de jeune Depardieu, chante Pelléas quasiment sans accent, mais avec une intelligibilité amoindrie dans les phases d'emportement, et surtout il souffre d'un timbre trop monochrome, ce qui devient criant quand le personnage doit exprimer la passion amoureuse. Cela pèse sur la crédibilité de la scène de la Tour et celle du dernier rendez-vous. Archer réussit toutefois son jeu pour la première scène de la fontaine.
Donald Maxwell en Golaud chante avec une bonne diction mais avec un léger accent ; vocalement il est honorable mais limité en amplitude. Le vrai problème est sa performance scénique : presque constamment guindé (est-ce l'effet de sa cuirasse ?), absent, il a du mal à regarder Mélisande. Il se montre plus naturel aux derniers actes. Quasiment placide pour traîner Mélisande par les cheveux, son personnage en devient cruel voire retors.
Dans les rôles secondaires, Samuel Burkey en Yniold est absolument remarquable. Bien sûr l'émission est courte et à la limite de la justesse, mais c'est tout le charme de la voix d'un garçon de 12 ans.
Kenneth Cox campe de manière crédible un vieux roi Arkel tremblant et abattu, dont l'aspect évoque Panoramix ou Gandalf, coiffé d'une fine et belle couronne. On ne sait pas si son chant malheureusement chevrotant est ou non l'effet d'un choix interprétatif erroné.
La mezzo Pénélope Walker est une bonne Geneviève, pour le chant comme le jeu d'acteur.
Le coffret DVD compte 2 disques NTSC, image 16/9, son PCM, DTS 5.1, Dolby 5.1, et une honorable notice. L'image, déjà belle en l'état quoique les noirs ne soient pas fidèlement rendus, gagnerait à un transfert Blu-ray opéré à partir des bandes sources.
Pour son premier enregistrement de Pelléas au Covent Garden en 1969, Boulez avait déjà retenu des interprètes d'origine anglophone au motif surprenant qu'il ne trouvait pas de chanteurs français valables. Le même phénomène se reproduit pour cette mise en image de 1992, sans qu'on en connaisse la raison. Je suis pour ma part convaincu que Pelléas est une oeuvre qui, s'agissant des chanteurs, peut accepter les accents étrangers, mais requiert une profonde maîtrise de la langue française pour moduler instinctivement l'intonation et ainsi exprimer des sentiments de manière subtile et naturelle. Ici deux interprètes majeurs sont manifestement à la peine, sans compter Arkel.
Cette réalisation demeure toutefois captivante et je la recommande notamment à ceux qui n'ont jamais vu Pelléas, et/ou qui n'aiment pas les mises en scène décalées.