En s'emparant d'un fait divers, ("Durant 8516 jours, du 28 août 1984 au 26 avril 2008, Josef Fritzl a tenu sa fille enfermée dans une cave, sous la maison familiale d'Amstetten en Basse-Autriche; il lui a fait au fil des années sept enfants, dont trois auront connu le sort captif de leur mère") Régis Jauffret va se confronter au Mal absolu. Une épreuve à la fois littéraire et humaine. Littéraire: comment rendre compte de la durée et de l'atrocité d'une claustration dans une aeuvre de fiction? Humaine, l'auteur a non seulement "enquêté", mais il a cogné son corps aux portes du Mal dont il a ouvert la trappe. Expérience dont le lecteur ne peut sortir indemne...
D'emblée le romancier donne à ce fait divers une dimension mythologique. Il compare en effet les habitants de la cave aux prisonniers de la caverne de Platon. qui n'ont jamais rien vu d'autre, "et il y avait les ombres portées puisqu'il y avait la télévision. Platon, au fond, parlait de ça . La télévision - "le personnage principal". Sans elle, ils n'auraient peut-être pas survécu. Sans elle, je n'aurais pas pu écrire".
Dès lors vont s'enchevêtrer en une chronologie éclatée trois vérités, trois points de vue: Il y a la "vérité" des faits; un factuel médiatisé et que n'importe quel lecteur a encore en mémoire. Il y a la vérité de Régis Jauffret (instance narrative "je") qui s'est déplacé plusieurs fois en Autriche, qui a enquêté, qui s'est interrogé sur l'absurde indifférence de la femme de Josef, des voisins, des locataires, aux bruits - Celle enfin du romancier qui à partir de ce matériau crée une "fiction" -comme le rappelle l'avertissement "ce livre n'est autre qu'un roman, fruit de la création de son auteur"
Pour rendre compte de la durée Jauffret a recours à l'imparfait d'habitude, aux variations: c'est la répétition sans fin des mêmes gestes, des mêmes violences dans cette cave "où on avait enterré le temps" une cave privée du rythme circadien " Pour évoquer ce "dernier cercle de l'Enfer", le romancier dit l'indicible -abondance des dialogues, profusion de comparaisons et métaphores, variété des registres et des tonalités- en se propulsant dans les pensées et les sensations de la recluse Angelika, et ses "arrangements" contraints avec l'horreur et l'effroi pour tout simplement "survivre".