Il est des albums d'une beauté désolée qui communiquent l'émotion au-delà de toute explication. Des disques qui, à force de bouleverser le tragique, humanise la souffrance de certains êtres, d'un cycle, jusqu'à en faire le cri de désespoir de toute une génération. Closer est de ceux-ci. Liant intimement le désespoir d'un homme à un lot d'évènements musicaux hors du commun. Crispée, tranchante ou arc-boutée sur les silences désincarnés d'une beauté surréaliste, la musique de Joy Division est avant tout, d'une humanité déconcertante. Déconcertante, car elle cristallise autant le malaise consommé de la fin d'une époque, que l'appel à l'aide d'un jeune homme à l'âme passionnée.
Cri mélodique ou dissonant, selon l'interprétation qu'on lui donne, Closer est un disque qui met à bas les idéaux du punk pour les entrainer sur les remparts escarpées d'une cold wave dans laquelle les machines palpitent d'une vie autre que celle pour laquelle elles ont été conçues. A la fois organique, poussant parfois l'hystérie à son comble, chaque pièce musicale construisant ce puzzle d'émotions est d'une telle vérité, qu'il en devient parfois gênant d'en être le spectateur. Poète tourmenté, Ian Curtis en est la voix, cette voix torturée qui, soudain, échappe à toute apesanteur, chavire de l'anxiété la plus troublante au calme le plus fiévreux.
Deux actes dans cet album, deux expériences soudées dans leurs différences, au travers desquelles se révèlent toutes sortes de tensions. Omniprésente, la basse aventureuse de Peter Hook sculpte, découpe les pans d'un romantisme déchirant dont on ne soupçonnait même pas l'existence. Tour à tour douche froide, urgence mélancolique, ce sont les pages du drame humain qui se tournent implacablement, jusqu'à entrainer un chanteur au précipice de la déraison. L'album est beau, d'une beauté fatale qui assume ses errements et tandis que l'affrontement débute sous les coups redoublés de l'extrême plainte d'Atrocity Exhibition, c'est sur un final au climat de marche funèbre prémonitoire qu'il nous abandonne à son triste sort.
Sel de la vie, sel de la mort, Closer est comme une fissure dans le temps. A la fois achevé et inabouti. En un mot, fondamental.