Voilà un excellent polar, qui fleure bon la Série Noire d'antan. Les ingrédients sont réunis : une enquête tortueuse, des non-dits à la pelle, un flic dont l'équilibre mental ne tient plus qu'à un fil, et bien sûr, un style, un vrai, un talent. Mais il y a mieux encore : le décor original et l'humour.
L'action se déroule donc en Alaska, dans la ville de Sitka. Dans l'hôtel miteux qu'habite l'inspecteur Landsman, on retrouve le cadavre d'un clodo junkie, visiblement refroidi par un professionnel. Landsman et son co-équipier Berko, colosse indien d'origine, commencent leur enquête...
Cette enquête va mener les deux policiers dans l'univers fermé des verbovers, sorte de mafia juive orthodoxe, dévouée à la cause de leur chef, le Rebbé, et en attente du Messie. Et bien sûr, plus Landsman se fera taper sur les doigts, tirer dessus, assommer, kidnapper, et même lorsqu'il n'aura ni plaque, ni dossier, ni enquête sous son autorité, plus il s'évertuera à chercher, fouiller provoquer, parce que dans son hôtel, un brave type est mort, et qu'il faut que son meurtrier soit jugé. C'est en cela que le personnage rappelle Philip Marlowe, le détective créé par Raymond Chandler. Un type usé, cynique, insolent, voire inconscient, à l'intérieur duquel scintille encore une petite flamme : le désir de justice. Chez Landsman, pas de zone de non-droit. Il défie l'autorité et le danger, pour comprendre, et aller au bout.
Le style même de l'écriture évoque aussi Chandler, cette écriture imagée, ou un coup de crosse sur la tempe ressemble à un convoi de chemin de fer percutant de plein fouet sa victime, ou lorsque l'atmosphère se refroidit tellement entre deux personnages, que des stalactites leurs tombent du nez ! Les dialogues sont drôles, certaines scènes hilarantes (les fameuses vaches rousses à taches blanches, ou blanches à taches rousses... ou l'apparition de Wilfred Dick), et les péripéties s'enchainent, entrainant Landsman dans un flot incontrôlable, comme une coulée de boue, de pièges, de mal chance, qui confine au grand art.
Qu'importe que l'intrigue soit complexe, et qu'on perde le fil parfois, qu'on s'y paume entre tous ces "chapeaux noirs". D'autant que le texte est parsemé de jargon et argot yiddish (un lexique est fourni à la fin !). Ce qui compte c'est l'atmosphère particulière, cette communauté, cette intrigue en gigogne, et le plaisir jouissif de lire un texte merveilleusement composé, drôle, fin, atypique.
Je lis dans la présentation Amazon (qui en raconte beaucoup trop sur l'intrigue...) que les frères Coen devraient adapter ce bouquin. C'est du taillé sur mesure pour eux, dans la lignée d'un « Big Lebowski ».