Qu'est-ce qu'un monde ? Pas forcément une boule d'eau, de terre et d'oxygène perdue dans une galaxie lointaine, mais plus simplement ce qui peut se cacher dans la tête de deux petites Américaines qui inventent en permanence et avec simplicité leur propre langage, non seulement avec des mots et leurs voix, mais aussi avec des sons et des images.
Et c'est ce langage qui forme donc le monde des Coco Rosie, monde qu'on explore à chacun de leurs disques et concerts en lévitation, comme en plein sommeil, monde qu'on ressent sans toujours comprendre mais qu'on adopte tout de suite comme le sien. Dans ce monde, où mène l'Arche de Noé, il n'y a pas de tabou, tout est permis, chaque voix peut se faire entendre, de même que toutes les fêlures sont acceptées, et les âmes et les corps sont libres - le dessin de pochette, réalisé par Bianca (une licorne, un cheval et un zèbre qui font un « petit train »), fait évidemment penser aux graffitis cochons qu'un sale gosse aurait tracés sur le mur de sa chambre : il n'est en rien obscène, mais il est on ne peut plus clair.
Ecrit et enregistré principalement en tournée,
Noah's Ark est dans la droite continuité de
La Maison de Mon Rêve, et il est aussi indispensable que lui, avec encore des instruments inhabituels (même pour une musique estampillée « folk ») comme la harpe et le xylophone, ainsi que les voix parfois criardes, très différentes et pourtant complémentaires des deux soeurs et un son très lo-fi, qui imite souvent celui d'un vieux gramophone.
Ici, les deux jeunes femmes dédient leur album à leur maman (qui pose même avec elles sur la pochette intérieure), parlent de l'amour, de la religion, de la condition féminine, de la sexualité, de leur jeunesse et de leur enfance, de leurs rêves, aussi, et cette fois, des invités sont de la partie, ainsi le rappeur français Spleen, qui intervient sur
« Bisounours », et Devendra Banhart, qui se cache presque sur
« Brazilian Sun ». Et il y a bien sûr Antony Hegarty, d'Antony and the Johnsons, au timbre de castrat et éminente figure de proue du troisième sexe, qui vocalise sur
« Beautiful Boyz » - hommage à Jean Genet, grande « dame » de la littérature...
Sa voix est un parfait contrepoint à celle de la principale chanteuse du tandem, Bianca, la plus jolie aussi, qui sonne comme une Karen Dalton qui se serait mise au hip-hop et qui hypnotise n'importe qui avec sa voix. Qu'on soit musicien ou pas, hétéro, gay, lesbienne, transgenre, bouddhiste ou catholique, juif ou musulman, noir ou blanc, de n'importe quelle espèce, caste ou clan, il y a de la place pour tous sur cette arche et dans ce monde chers à ces sacrées gamines, du moment qu'on y apporte de l'énergie, de la poésie et surtout de l'Amour.
Frédéric Régent - Copyright 2012 Music Story