Stéphane et Maxime, amis de longue date, travaillent ensemble dans un atelier de lutherie. Mais leurs personnalités sont aux antipodes: autant Stéphane est discret, peu bavard, introverti dont le cœur hiberne («sec comme un coup de trique»), autant Maxime est un homme extraverti, déterminé, serein, plein de vitalité, sans états d’âme. Ce dernier tombe amoureux de Camille, une jeune violoniste virtuose. Rencontrant Camille pour la réparation de son violon, Stéphane tombe malgré lui sous le charme de la jeune femme. Une relation de plus en plus complexe va se tisser entre les trois personnages. Camille est au début agacé par l’attitude froide et mécanique de Stéphane. Puis, Stéphane suscite sa curiosité et entre dans un jeu de séduction, à la fois ludique, trouble et contradictoire. Maître-artisan virtuose de l’objet à cordes, il s’imagine en maître d’œuvre de l’amour, le cœur enfin à l’ouvrage. Mais il perd tout contrôle quand Camille le prend au pied de la lettre: il devient difficile pour lui d’affronter réellement le sentiment de l’amour, de la passion, de la vie. Stéphane refuse dès lors son amour. Désespérée, Camille insiste jusqu’à s’humilier publiquement, provoquant la colère de Maxime puis la rupture professionnelle entre les deux hommes. Dans un ultime sursaut, à la suite de la mort de son maître, Stéphane se sent enfin capable d’aimer, à sa manière.
Ce douzième et avant-dernier film de Claude Sautet rappelle son cinquième film, tourné vingt ans auparavant, le célèbre
César et Rosalie. Comme César, Maxime est sans complexe, impulsif, entreprenant. Stéphane ressemble à David, intello discret, mystérieux, ténébreux, et, sous ses aspects glacial, distant, hautain, cinglant, se cache une grande fragilité. Camille, telle Rosalie, est à la croisée des deux hommes: quand elle joue, elle est rayonnante comme Maxime est plein de vitalité; elle est triste et mélancolique comme Stéphane est vulnérable.
Mais ce film est à front renversé de César et Rosalie. Cette fois-ci, ce n’est pas le personnage féminin qui est un mélange de détachement et de gravité. Ce portrait d’homme, comme celui de Rosalie, exprime l’incapacité à s’adapter à la réalité de l’existence, à vivre le quotidien qui tourmente l’idéal ou le rêve, comme le spleen baudelairien. Et puis, à l’image du début du film se passant dans la nuit de l’atelier et de la fin se déroulant dans la clarté d’une brasserie, Stéphane change, passant de l’ombre à la lumière. Daniel Auteuil est brillant dans ce personnage, capable en une fraction de seconde de passer d’un regard dur et impénétrable à un regard doux et mélancolique: il «transpire» l’émotion à fleur de peau.
Le choix de la musique est judicieux. Les sublimes Sonates et Trio de Maurice Ravel ne sont pas mélodieuses, mais très tranchantes: elles expriment les relations dissonantes des personnages. La musique renvoie à l’épitaphe de Claude Sautet: «Garder le calme devant la dissonance».
Il faut enfin signaler la qualité du scénario. Jacques Fieschi (scénariste de Maurice Pialat et de Nicole garcia) est, en grande partie, à l’origine du renouveau cinématographique de Claude Sautet. C’est lui qui signe en étroite collaboration avec le cinéaste la trame de ses trois derniers films.
Encore un film de Claude Sautet acéré et finement ciselé, à la fois mystérieux et sensuel, énigmatique et subtil.
Un cœur en hiver est la troisième catharsis (après
Un mauvais fils et
Quelques jours avec moi) pour Sautet, cinéaste éreinté par la critique qui ne voyait en lui qu’un cinéaste de la bourgeoisie. Il a d’ailleurs failli de nombreuses fois abandonné le cinéma: 13 films en 35 ans, c’est très peu et cela donne une idée des questions que se posait Sautet sur sa vie et son œuvre.
Ce film, peut-être le beau réalisé par Claude Sautet, a de multiples points communs avec ses autres œuvres: les personnages sont seuls malgré le groupe qui les entourent (amis, famille, collègues de travail…), souvent à la fois volubiles et énigmatiques, colériques et désenchantés, directs et ambivalents; ils sont filmés à travers des vitres de café, de voiture, de bureau, ou sous une pluie battante qui redistribue les cartes de l’histoire. C’est une manière de suggérer plutôt que de démontrer, d’ausculter les non-dits et de sonder l’âme plutôt que d’expliquer par des dialogues «bavards». Tout le contraire du cinéma de Woody Allen.
La fluidité de la mise en scène permet de s’attarder sur chaque personnage, même secondaire: Sautet ne juge pas, ne cherche pas à comprendre, il aime chacun de ses personnages qu’il soit impulsif ou introverti, grave ou écorché, fragile ou rayonnant. Son sens du cadrage, du plan séquence, du montage met en évidence le bonheur éphémère, la difficulté des relations entre les hommes, le besoin de l’autre et l’incapacité à l’exprimer ou à consolider ces liens. Ces thématiques ne sont donc pas bourgeoises (ou alors dans le sens stalinien du terme). Des
Choses de la vie à
Nelly et Mr. Arnaud, son style se fait de plus en plus dépouillé et direct, sans chercher à donner toutes les réponses, au contraire, puisque souvent les fins, ouvertes, ressemblent à un commencement: au spectateur de trouver sa voie. D’ailleurs, lorsque l’on revoit un film plusieurs fois, on est saisi par «L’Angoisse du gardien de but avant le penalty»: où, cette fois-ci, l’œuvre cinématographique va-t-elle frapper?
Cette singularité de l’œuvre de Sautet peut faire penser, étrangement, à celle, chaotique, de John Cassavetes.
Le documentaire
Sautet ou la magie invisible (datant de 2003) du critique N. T. Binh est à ce titre indispensable pour explorer les multiples facettes de ce cinéaste: il met en lumière ses qualités d’auteur à part entière.
On peut le compléter par le livre du même N. T. Binh et de Dominique Rabourdin:
Sautet par Sautet (près de 400 pages d’analyses et de photographies).