Ce coffret est une merveilleuse opportunité de rappeler l'importance de celui qu'on a trop tendance à considérer comme le second(Après Chaplin) des "grands comiques" Américains du muet. Mais il va plus loin encore; non content de compiler de façon exhaustive la totalité des 19 courts métrages du maitre, généralement co-réalisés avec Eddie Cline, ou Mal st Clair pour quelques uns, il offre en prime un panorama des années "de formation" de Buster, à travers 13 courts réalisés et interprétés par Roscoe Arbuckle; ce dernier, immense comique des années 10, s'était entouré d'une solide équipe de gagmen-acteurs, pliés à toutes les ingratitudes du dur métier de faire rire, et la fine équipe tournait des bandes de deux bobines en totale liberté, sans souci de censure(Elle viendrait avec les années 20)et sans souci, non plus, de subtilité. C'est donc à une sorte d'université burlesque que Keaton a réellement appris le métier de cinéaste, puisque Arbuckle ne s'est pas contenté de faire jouer ses poulains, il leur a vraiment appris le métier de cinéaste comique. Si Buster n'aura aucun problême a devenir metteur en scène de ses propres films, il suffit de voir son deuxième court(One week)pour s'en convaincre, on remarquera toutefois qu'il s'éloignera radicalement du style de son mentor et saura très vite se doter d'une distance pince-sans-rire plus en phase avec sa personnalité. ses films personnels seront également marqués par un rare sens de l'économie(Sa spécialité était d'utiliser des plans uniques pour raconter une situation qui aurait pris une séquence entière chez d'autres) et par un sens satirique autrement plus dévastateur que la grosse artillerie de Roscoe Arbuckle. Si tous ne sont pas absolument géniaux, on notera toutefois l'abondance de chefs d'oeuvres. Beaucoup de préfigurations de ses longs métrages ici, ainsi que, déja, les thêmes Keatoniens par excellence qui feront tout le sel de ses films ultérieurs: la mécanique et le bricolage tous azimuts(The Scarecrow, Electric Hotel), l'omniprésence de la mort comme seule fin possible(Cops, Haunted House, Frozen North), la famille dont il faut se méfier par dessus tout(Neighbors, Our Relations)l'eau, menaçante et étouffante(Tous les films de keaton possèdent leur petite scène aquatique), et bien sur le complexe de persécution, doublé d'un fort complexe d'infériorité et d'une paranoia galopante(Daydreams, The Goat, Cops). Autant de thêmes qui feront le sel de ses 12 impressionnants longs métrages, qui sont tous, faut-il le dire, indispensables.
Deux bémols, toutefois; si l'absence de bonus est parfaitement acceptable(On a 32 courts métrages, pourquoi se plaindre qu'il n'y ait rien d'autre? ), on regrettera le parti pris de choisir une version dramatiquement incomplète(6 minutes sur 25)de Moonshine, de Arbuckle, dans la mesure ou il n'en subsiste aucune copie complète en 35 mm. Voila qui n'a pas géné l'éditeur Kino, aux Etats-Unis, qui en a proposé un transfert effectué à partir d'une copie complète en 16 mm. Par ailleurs il existe d'autres Arbuckle qui n'ont pas été compilés ici. Autre parti-pris embêtant, on regrettera l'absence pour certains courts des intertitres originaux ou du moins de leur texte: les versions françaises de l'époque ne s'embarrassaient guère de fidélité à la lettre et, en particulier, Hard Luck en souffre, son histoire devenant incompréhensible. Malgré cela, parce qu'il propose tous ces courts métrages ensemble, dans leur ordre de parution originale, ce coffret est totalement indispensable, et fera un compagnon idéal au coffret Chaplin, dans la même collection. Notons qu'une comparaison des deux tournera inévitablement à l'avantage écrasant de Keaton, un génie "cinématographiquement pur", qui à aucun moment de ces 32 films ne s'apitoie sur son sort.