Enfin! Enfin le cinéma muet est servi en dvd comme il doit l'être, pour ses oeuvres majeures. Cet automne 2010 est une bénédiction pour les amateurs de cinéma muet, et on l'espère pour tous ceux qui souhaiteront le découvrir ou l'explorer un peu plus avant. Rien moins qu'un des tout meilleurs films muets d'Ernst Lubitsch,
L'éventail de Lady Windermere, vient ainsi d'être édité (voir mon commentaire). Quant à cet autre génie germanique expatrié aux Etats-Unis qu'est Friedrich Wilhelm Murnau, c'est un de ses plus grands films, invisible depuis des années, qui va bientôt être édité par Carlotta :
City girl, également disponible dans
un coffret blu-ray avec ce chef-d'oeuvre absolu qu'est L'Aurore. Avec le coffret Frank Borzage, le plus délaissé des grands réalisateurs américains, voilà trois bonnes raisons de se jeter sur des éditions de films muets, qui plus est magnifiquement conçues - je n'ai bien sûr pas encore pris connaissance du coffret Murnau, mais comme c'est Carlotta qui s'en charge, on peut espérer un résultat à la hauteur des attentes.
Au menu de ce coffret, 3 dvd, 4 films et une moisson de suppléments de très grande qualité. J'indique les liens vers les éditions blu-ray de chaque film, afin également que vous puissiez prendre connaissance du synopsis de chaque film, qui figure sur ces pages et pas sur celle du coffret:
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Seventh Heaven / L'Heure suprême (1927)-
Street Angel / L'Ange de la rue (1928)-
Lucky Star / L'Isolé (1929) & The River / La Femme au corbeau (1929)Précisons que "La Femme au corbeau" est présentée dans une version partielle et reconstituée, le film ayant été retrouvé dans un état déplorable avec un début, un milieu et une fin corrompus. La reconstitution a été faite au moyen de plusieurs sources, et propose des photogrammes et des intertitres pour permettre de suivre le récit sans heurt.
Ce coffret est pleinement satisfaisant. On aurait bien sûr aimé bénéficier de "Humoresque", son premier grand succès, datant de 1920. Sans parler de la période parlante, encore peu documentée en dvd - où est par exemple le formidable "The Mortal Storm", avec James Stewart et Margaret Sullavan? Mais en attendant l'édition de ses grandes oeuvres des années 30 et 40, cet ensemble de quatre films donne plus qu'un aperçu de l'immense talent de Borzage, et confirme sa réputation d'auteur de mélodrames sublimes. Comme l'écrit l'historien du cinéma Hervé Dumont, responsable de la restauration de "La Femme au corbeau" et de l'établissement des suppléments de cette édition, "on reste stupéfait devant le génie de Frank Borzage à façonner le matériau le plus kitsch, le plus mélo, pleurard et improbable, pour en extraire un tel diadème de pureté et d'inspiration. Il réussit à éviter tous les pièges du genre pour atteindre une forme d'authenticité totale, l'émotion pure".
On comprend en les voyant la raison pour laquelle les films de Borzage, en particulier "L'Heure suprême" (immense succès international à l'époque) et "La Femme au corbeau" étaient si prisés des surréalistes. Cinéaste de l'émotion - il faisait tourner les séquences de bataille par d'autres, par exemple John Ford, tellement cela lui répugnait - on peut jusqu'à un certain point affirmer qu'il a réalisé parmi les plus beaux films d'amour qui soient. Des films sur l'amour fou, qui comme dans "Seventh Heaven" se situe aux limites de la communion mystique. Ce qui n'empêche d'ailleurs nullement une plus ou moins forte composante socio-historique, qui n'est jamais qu'un simple arrière-plan. Borzage magnifie tout par sa mise en scène, tirant des merveilles du naturel de ses acteurs et faisant son miel de la poésie des décors, du pur carton-pâte de studio qui transfigure complètement ce qui est représenté (ex. Paris dans "Seventh Heaven").
Tous ces aspects (et bien d'autres) sont admirablement commentés par Hervé Dumont et Michael Henry Wilson. Des modèles d'érudition critique intelligente et non pédante. "La Femme au corbeau" est accompagné d'un commentaire audio de Dumont. Au titre des suppléments, on trouvera également un entretien avec Borzage (27'), et trois épisodes de la série "Screen Directors Playhouse" réalisés par lui (parlants, 25' chacun). Il y a une partie dvd-rom sur un des disques. Le coffret est également agrémenté d'un magnifique livret illustré de 76 pages aux photos de plateau et photogrammes reproduits à la perfection et légendés.
Reste l'état des copies. Elles sont présentées sans doute dans le meilleur état où elles peuvent l'être, mais il ne faut pas cacher qu'il faudra passer outre de nombreuses imperfections pour pouvoir goûter ces sommets du cinéma. Je me demande ce que les éditions blu-ray peuvent apporter à ces copies de qualité honnête mais utilisant un matériau que seule une restauration très poussée et coûteuse pourrait améliorer sensiblement. Mais c'est tout à l'honneur de Carlotta non seulement de proposer un coffret d'une aussi grande qualité globale, mais aussi de proposer des films muets en HD. Que vous vous dirigiez vers le coffret dvd ou les éditions blu-ray à l'unité, cela ne changera de toute façon rien à l'affaire. C'est bien à une manière de septième ciel du cinéphile que nous convie là Carlotta. Encore bravo, et surtout qu'ils continuent sur leur lancée!
ADDENDUM 05/13 The Mortal Storm a fini par sortir en dvd dans la collection des Trésors Warner :
La Tempête qui tue (disponible plus largement sur le site de l'éditeur et dans d'autres épiceries culturelles si indiqué comme indisponible). Comme toujours dans cette collection, aucune restauration, mais tout au moins est-il enfin disponible en dvd zone 2 avec sous-titres français. Carlotta a également sorti la version Borzage de
Liliom (voir mon commentaire).
Actes Sud et l'Institut Lumière ont fait paraître un livre précieux sur Frank Borzage, signé Hervé Dumont :
Frank Borzage : Un romantique à Hollywood. Soit l'excellente somme qu'avait déjà signée le grand spécialiste français de ce cinéaste (également co-responsable des suppléments de ces éditions dvd), revue et augmentée.