Masahiro Shinoda (né en 1931) est un de ces réalisateurs parvenus au sommet au cours des années 1960 à la faveur de la Nouvelle vague japonaise. Ce coffret admirablement composé nous offre des versions techniquement parfaites de quatre de ses oeuvres de cette période.
Commençons par Fleur pâle (1964). Un yakuza fraîchement sorti de prison réintègre la vie civile. Déconcerté par la politique de son gang, qui s'est rallié à son ennemi héréditaire, il est aussi happé par le monde du jeu qu'une jeune bourgeoise en mal d'aventures lui fait découvrir. Si le scénario ne brille pas par son originalité, la mise en scène (qui sera toujours son point fort) brille de mille feux et repose cette fois-ci sur une approche franchement nouvelle vague qui convient très bien au sujet. Par son ambiance et son sujet, le film peut rappeler l'excellente
La Baie des anges de Jacques Demy.
Les deux films suivants sont des incursions moins convaincantes dans le jidai-geki (le film en costumes japonais). Dans Assassinat (1964), l'ère des Tokugawa touche à sa fin et Meiji peine à émerger quand un samouraï sans emploi monte une armée pour restaurer l'honneur perdu du Japon, soumis à une influence occidentale grandissante. Travaille-t-il pour la coterie impériale ? N'est-il pas en fait un pion du shogunat ? Ou ne serait-il pas tout simplement un individualiste forcené ? Tel est le débat...
Dans La guerre des espions (1965), nous retournons aux débuts de l'ère Tokugawa. Notre samouraï est cette fois ci pris entre deux groupes rivaux d'espions, les uns travaillant pour le shogun, les autres pour le clan rival des Toyotomi. L'histoire est assez confuse mais, comme toujours, la maestria de Shinoda pallie les insuffisances du récit. Admirables scènes de foule, reconstitution historique méticuleuse, étonnantes scènes de combat en pleine campagne, virtuosité sans égale de la caméra : on pourrait se contenter des images tant le récit est assez dur à suivre, le film trop bavard - mais la forme d'une exceptionnelle pureté.
Vient enfin son film le plus connu, Double suicide à Amijima (1969), inspiré d'une pièce du répertoire classique de Chikamatsu. La démarche se fait ici plus audacieuse et plus expérimentale, avec le célèbre usage des marionnettes du bunraku. Mais les qualités formelles sont encore plus mises en valeur par un scénario qui est cette fois-ci admirablement linéaire et simple.
On l'aura compris, Shinoda est un de ces artistes qui rendent valide la célèbre boutade selon laquelle "le style, c'est l'homme". Comme d'autres cinéastes de sa génération (Yoshida ou Teshigahara notamment), il est un maître incroyable de la mise en scène qui n'a rien oublié des leçons de ses prédécesseurs Kobayashi, Ichikawa et naturellement Kurosawa. Cependant, il est moins souvent tombé dans l'esthétisme et les afféteries que ses collègues. Revers de la médaille, on ne ressent pas à la vision de ses films l'émotion que peuvent proposer des réalisateurs ayant des thèmes profonds à faire partager à leur public. De ce point de vue, il est très en deçà d'Imamura ou Oshima, les maîtres de sa génération. Mais il proposera aux amateurs de cinéma formaliste, géométrique et abstrait des plaisirs d'esthètes. Ce n'est sans doute pas un hasard si Shinoda a beaucoup monté d'opéras à la fin de sa carrière.