Et si l'on révisait un peu nos Altman favoris? De peur que ce cinéaste sans doute inégal mais cher à notre coeur ne voie son étoile pâlir assez rapidement - on a peur que ce soit déjà le cas, à vrai dire - deux ou trois petites chroniques pour dire la variété de son talent.
Faisons tout de suite une petite liste pour indiquer nos préférés: de l'incontournable film de guerre pour rire (aujourd'hui toujours aussi frondeur)
M.A.S.H. à la satire mal élevée sur Hollywood
The Player, de la relecture du roman et du film noir
Le Privé à la chronique sudiste nonchalante
Cookie's Fortune. Et surtout le merveilleux film 'à la Agatha Christie' (mais tellement plus plein, plus malicieux)
Gosford park. Et puis le très insolite et beaucoup trop méconnu Trois Femmes (trouvable dans le
Coffret robert altman : un mariage / trois femmes). Le génial western 'révisionniste' (au sens américain de révision de l'histoire et du mythe)
John McCabe. Et pour finir les deux titres qui se trouvent dans ce coffret: un des films les plus connus de son auteur qui, juste après The Player, avait signé son grand retour dans les années 90, Short Cuts, et son dernier, The Last Show.
Avant de reproduire plus bas le commentaire déjà publié sur The Last Show, film dont la mélancolie douce et amusée était immédiatement perceptible et ne fera à mon avis que gagner en beauté avec les années, quelques mots sur Short Cuts.
Short Cuts est adapté de nouvelles de Raymond Carver trouvables dans
Neuf histoires et un poème. Je laisse un ami amazonien, aka le Ralingue, commettre le commentaire qu'il disait vouloir faire sur Carver, je suis certain qu'il sera remarquable. Il suffit de dire qu'Altman a fait sienne la manière de Carver et en a fait...du Altman! Car ce qu'on a appelé le minimalisme carvérien n'est pas vraiment la façon de faire de ce réalisateur au caractère bien trempé et au tempérament d'ironiste. On retrouve bien sûr des personnages, des situations, voire des ambiances sortis de Carver, mais le mélange, le sens de la satire et la vision de moraliste sont bien d'Altman.
Rappelons qu'il s'agit d'un film choral de trois heures, dont c'est le premier exemple pleinement réussi, les différents histoires et personnages se croisant (mais pas tous) à mesure que le film avance. Notons que, depuis, d'autres se sont essayé au film choral à la Altman, avec des bonheurs divers - citons Paul Thomas Anderson qui, après son film scorsesien (Boogie Nights) et avant son chef-d'oeuvre influencé autant par Kubrick que par Malick et dédié à Altman (
There will be blood), avait réalisé un film altmanien en diable (
Magnolia). Anderson, dans Magnolia, reprend la structure et la rend encore plus musicale qu'Altman, presque jusqu'à la rupture (il reprend également la dimension apocalyptique, mais si vous n'avez pas vu ce film, je garderai pour vous la surprise de la forme qu'elle finit par prendre). On a pu reprocher à Altman d'avoir lancer cette mode, et d'avoir réalisé un film trop bien huilé, trop bouclé. J'avoue ne jamais avoir bien compris qu'on reproche aux réalisateurs leur maîtrise, maîtrise du récit et maîtrise de la forme. Devant tant de films bâclés, voir quelqu'un qui a une vision et est maître de la forme qu'il a adoptée me semble être ce qu'il y a de plus désirable (en tout cas, tant que le réalisateur ne fait pas de sa maîtrise l'unique but de son film, qu'elle ne se substitue pas au développement du récit et des personnages).
Sans rentrer dans le détail et déflorer les tournants de ces récits enchevêtrés, il faut dire que ces histoires se passant toutes à Los Angeles se caractérisent - autre élément à charge contre Altman - par la médiocrité d'un certain nombre de ses personnages. Je dois avouer que c'est ce qui m'avait gêné lorsque j'avais vu le film à sa sortie. J'avais cru comme certains qu'Altman épinglait la plupart de ses personnages et ne leur laissait aucune chance. Peut-être cela est-il vrai et est-ce moi qui ai changé et que cela dérange moins, mais je crois que je comprends mieux à présent qu'avec des gens comme Altman la caricature, la satire et l'ironie n'empêchent ni l'intérêt pour les personnages ni la tendresse. Autrement dit, Altman était un humaniste qui cherchait à mettre son humanisme à l'épreuve de la médiocrité des actions et des sentiments humains. Ses personnages, dont l'humanité est parfois montrée comme amputée, n'ont pas besoin d'être sauvés en calibrant bien leurs défauts par des qualités, il n'y a qu'à les montrer vivre, et ils deviennent immédiatement intrigants et complexes, quand bien même on aurait des clés évidentes pour les lire (ex. tous les personnages dont les névroses sexuelles, bien différentes, les déterminent en partie). D'où cette vision de moraliste qui n'est en rien moralisatrice: l'ambiance apocalyptique mise en place dès le générique et qui culmine avec les dernières séquences est en même temps très sérieuse et révélatrice des comportements humains et dégonflée par Altman. Cela étant, on peut dire qu'Altman, même s'il peut s'en amuser, a réalisé le grand film sur la peur du Big One (le tremblement de terre qui fera disparaître LA et une bonne partie de la Californie), qui fait vivre ses habitants en permanence sur le fil, au bord de la fracture.
Comme à son habitude, Altman travaillait le son de façon à ce que les dialogues ne soient pas forcément tous bien distincts, les pistes son se chevauchant, finissant par créer une tapisserie aussi complexe que la façon dont le montage image fait se rencontrer les histoires (en particulier au moment des transitions). L'amour d'Altman pour la musique, et en particulier pour le jazz, font qu'il lui donne un rôle central, de la partition de Mark Isham aux chansons d'Annie Ross qui ponctuent le film. Comme souvent, les acteurs, qu'il avait une façon bien à lui de diriger et dans la bouche desquels il mettait des dialogues relevés, donnent le meilleur d'eux-mêmes. Sans citer tout le monde, je mentionnerai deux de mes préférés: Julianne Moore, qui trouvait là un de ses premiers grands rôles (et a une scène 'bottomless' devenue d'anthologie), et l'immense Jack Lemmon dans son dernier grand rôle, exceptionnel en papy aussi viscéralement égoïste que touchant.
Sur The Last Show, je reproduis ici mon commentaire sur l'édition séparée:
Le titre français, quelque peu déplacé et pourtant si approprié pour l'ultime film d'une riche carrière, rend bien compte du contenu du film. Il s'agit pour Altman de filmer le dernier spectacle-retransmission d'un show radiophonique en chansons qui semble tellement hors du temps qu'il en est délicieusement désuet. Ces personnages relativement décalés, Altman les filme avec gourmandise et les rend tour à tour ridicules et profondément attachants. Ce film bien à sa manière est pourtant moins caustique que nombre de ses films précédents, et s'il témoigne toujours d'une grande vivacité et du refus de laisser la mort et la fin de toutes choses l'emporter, il dépeint la fin d'un monde. Certes, ce show n'est qu'un show, et il doit continuer jusqu'à ce qu'il s'arrête, mais on sent bien que ce que font passer le scénario de Garrison Keilor (véritable maître d'oeuvre de cette émission qui continue toujours avec un certain succès "dans la vraie vie") et le regard d'Altman, c'est que ce monde-là, ce qu'il est, ce qu'il porte, les valeurs humaines qu'il véhicule, sont voués à disparaître et que lorsque ce sera le cas, ce sera une tragédie. Un fond sans doute assez mélancolique, mâtiné de nostalgie, mais qui n'oublie jamais d'être drôle, voire trivial, qui met en avant la politesse du désespoir avant le désespoir, qui fait triompher la joie d'être et de faire des choses ensemble. Un grand film pour finir une grande carrière (même inégale, celle-ci comporte assez de hauts pour être considérée ainsi).
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