Deux films à la fois très représentatifs d'Imamura et très distincts composent ce coffret.
La vengeance est à moi (1979), qui vient après une décennie de silence d'Imamura, peut être considéré comme son film le plus achevé. Il retrace l'odyssée d'un serial killer, issu d'une minorité catholique d'une petite île de pêcheurs. En parallèle, nous suivons le parcours de sa première femme, qui nourrit à l'égard de son beau-père un amour auquel celui-ci ne peut répondre, et de sa compagne du moment, tenancière de bordel dont la mère est elle-même meurtrière. Notre homme est totalement dépourvu de morale : seul compte son intérêt individuel immédiat. Il tue gratuitement, pour quelques billets ; vole de pauvres femmes rencontrées aux assises et auxquelles il fait croire qu'il est avocat ; humilie et rabaisse ses parents dont il ridiculise la foi. Comme toujours, chez Imamura, les sentiments sont crus et rudes, et le sont encore plus au sein de la structure familiale. Entre le tueur et son père, entre la maquerelle et sa mère, même haine et même impossibilité de dialoguer sans recours à la violence. Seul espoir dans ce film asphyxiant, l'amour que se portent la première femme du tueur et son beau-père. Peur de l'inceste et poids du catholicisme conduisent pourtant le second à rejetter les avances de la première au terme de l'une des plus belles scènes érotiques que le Maître ait réalisée. Le film a visiblement fortement influencé le
Roberto Succo de Cédric Kahn. Ogata Ken y rend une interprétation de premier ordre.
Eijanaika (1981) est un film historique consacré à l'époque Meiji. L'intrigue mêle en permanence un premier plan intime (l'itinéraire d'un homme du peuple qui rentre au pays après un séjour aux Etats-Unis pour y chercher sa femme) et un arrière-plan politique (les machinations autour du shogun, dont la disparition est programmée). Comme souvent chez Imamura, la narration apparaît confuse et heurtée : des personnages apparaissent puis reviennent, à des séquences regorgeant d'informations succèdent des pauses contemplatives et apparemment sans enjeu, on peine à se familiariser avec les protagonistes. Tout cela importe peu car l'essentiel est cette capacité unique qu'a Imamura de nous dépeindre une ambiance (ici, révolutionnaire) et un milieu (ici, populaire). C'est en effet le peuple des marginaux et des gens simples, qui lui sont chers, qui est le vrai héros d'Eijanaika. Paysans fraîchement arrachés à leur terre natale, prostituées, petits artisans et boutiquiers, artistes de rue semblent former une masse indistinguable ; ils sont le peuple, ils sont le Japon. A rebours de la culture raffinée des samuraïs d'Edo, qui va s'effondrer sous nos yeux, ce peuple est mû par les instincts les plus primaires et les plus terriens (boire, bouffer, baiser) et ce peuple est joyeux, paillard et brutal - et la sexualité des femmes est la force de vie qui meut la société. Imamura a toujours souhaité exploré les marges, y rechercher l'essence de l'homme japonais derrière le vernis de la culture officielle. Il a rarement aussi bien réussi que dans cet Eijanaika. Le film compte aussi, ce qui est plus rare chez Imamura, d'admirables scènes de foule, de grands tableaux collectifs ; on a rarement aussi bien montré au cinéma ce que notre âge classique appelait "les émotions populaires". Les forces primitives et telluriques se dressent contre un ordre établi qui n'est que superficiel et, si elles échouent ici, leur succès est garanti pour l'avenir.