Enfin! Enfin le cinéma muet est servi en dvd comme il doit l'être, pour ses oeuvres majeures. Cet automne 2010 est une bénédiction pour les amateurs de cinéma muet, et on l'espère pour tous ceux qui souhaiteront le découvrir ou l'explorer un peu plus avant. Rien moins qu'un des tout meilleurs films muets d'Ernst Lubitsch,
L'Eventail de Lady Windermere, vient ainsi d'être édité. Quant à cet autre génie germanique expatrié aux Etats-Unis qu'est Friedrich Wilhelm Murnau, c'est un de ses plus grands films, invisible depuis des années, qui est édité par Carlotta :
City Girl, également disponible dans
un coffret Blu-ray avec ce chef-d'oeuvre absolu qu'est
L'Aurore (voir synopsis ci-dessus). Avec
le coffret Frank Borzage, le plus délaissé des grands réalisateurs américains, voilà d'excellentes raisons de se jeter sur des éditions de films muets, qui plus est magnifiquement conçues.
Carlotta, qui avait déjà édité
L'Aurore il y a quelques années, a donc choisi de sortir deux éditions dvd séparées:
City Girl bénéficie d'une édition collector, tandis que
L'Aurore a désormais droit à une édition dite ultime (où s'arrêteront-ils?). La différence avec l'édition précédente réside dans le fait que la nouvelle édition présente les deux versions existantes du film, la version "movietone" américaine, et la version dite tchèque, qui correspond à la version distribuée en Europe à l'époque et dont la seule qui reste a été retrouvée à Prague et bénéficie d'un générique et d'intertitres en tchèque. Un bon quart d'heure sépare les deux versions (76' pour la tchèque contre 90' pour l'américaine), mais la version tchèque reflète apparemment le montage original de Murnau et n'est pas une version dans laquelle le studio aurait taillé à des fins d'exploitation à l'étranger. On pourra si on le souhaite s'amuser au jeu du repérage des modifications et des choix de montage différents, mais il faut surtout souligner que la version tchèque est finalement, à quelques défauts près, des deux la mieux conservée et celle qui respecte le mieux les contrastes. Cet ajout est donc des plus heureux, même si L'Aurore n'a hélas pas été aussi bien conservé que City Girl, qu'on a longtemps vu dans des copies piteuses et qui a finalement été retrouvé dans un état quasi-miraculeux.
Précisons que les masters HD du blu-ray n'améliorent qu'un peu les copies présentées sur les dvd. L'Aurore ressemble assez aux précédentes éditions dvd, et s'il y a bien des améliorations de définition, elles ne sont pas spectaculaires. Quant à City Girl, l'excellent état de la copie fait que le dvd est déjà très beau, et que le blu-ray ne fait que rendre pour le coup encore un peu plus spectaculaire sa qualité. Quant aux suppléments, ce sont les mêmes qui sont présentés dans les éditions dvd et dans le coffret blu-ray (qui comprend deux blu-rays pour les films et un dvd pour les suppléments de L'Aurore, la plupart reprenant ceux de l'édition précédente):
L'AURORE:
- "Qui fut Murnau?", entretien avec Jean Douchet (12')
- "Murnau, ou qu'est-ce qu'un cinéaste?" (42'), formidable analyse du film par Jean Douchet, rien moins à mon sens qu'un des meilleurs suppléments jamais conçus pour une édition dvd
- "Four Devils" (40'), habile reconstitution à partir de traces (divers documents d'archives) de ce que pouvait être le film américain perdu de Murnau
- "Le Retour à Murnau", de Pierre Guy (26')
- Rushes et scènes alternatives (9')
CITY GIRL:
- "City Girl ou l'essence de l'Amérique" (27'), entretien avec le chef-opérateur John Bailey, qui a travaillé avec Nestor Almendros sur le film sans doute le plus influencé par l'oeuvre de Murnau,
Days of Heaven / Les Moissons du ciel de Terrence Malick. Bailey commente l'utilisation de la lumière et des sources de lumière dans le film: rarement fait et très intéressant
- "Murnau et l'avènement du parlant" (30'), entretien passionnant avec Janet Bergstrom sur l'époque, le contexte des évolutions du cinéma et la façon dont cela a influé sur la production, la réalisation et la réception du film
- "Le mouvement même de la pensée" (28'), analyse de Douchet sur City Girl, presque à la hauteur de celle sur L'Aurore et qui dans tous les cas vous amènera à être très attentif à certains aspects majeurs de l'esthétique de Murnau
Les films sont donc idéalement accompagnés. Est-il besoin d'y insister? L'Aurore fait partie de ces films dont nombre de cinéphiles ne peuvent s'empêcher de dire qu'il est un des plus beaux qu'ils aient jamais vus. Pas par panurgisme ou parce que c'est marqué dans les livres d'histoire du cinéma, mais parce que voir ce film (dans de bonnes conditions, c'est-à-dire, avant tout pour moi, en salle et dans une bonne copie) c'est s'exposer à ce qu'il reste ancré à tout jamais et ne quitte jamais son panthéon personnel. Sa beauté plastique et sa puissance expressive n'ont que peu d'égales.
On ne peut pas en dire autant de City Girl, une des raisons pour lesquelles il a été moins aimé; l'autre étant que Murnau n'a pas terminé le film lui-même et que le studio a imposé ses vues pour le montage final (mais il semble que les monteurs aient été aussi fidèles qu'ils l'ont pu aux volontés de Murnau même s'ils n'ont pas accédé à ses dernières demandes). Ce film - tous les intervenants y insistent - porte pourtant bel et bien la marque de Murnau et ne doit pas être méjugé. Mais comme le disent aussi bien Bailey que Douchet, ce qui frappe, c'est à quel point City Girl, son troisième film réalisé aux Etats-Unis, est en fait son premier film vraiment américain. Plus réaliste, moins expressionniste, plus tourné vers une esthétique américaine qu'allemande ou européenne - certains plans font penser à des oeuvres de peintres du cru, de Thomas Hart Benton à Edward Hopper - City Girl se tient à mi-chemin entre la tentation documentaire (qu'avait Murnau pour ce film, qui voulait montrer scrupuleusement le travail de la terre, la récolte du blé, les spéculations...) et le poème lyrique aux harmoniques mythiques. Partant de la même opposition biblique entre la ville corrompue et desséchante et la terre nourricière et régénérante, Murnau emmène le film dans d'autres directions que L'Aurore, les conflits qui se jouent entre l'homme et la femme se redoublant de ceux qui opposent le père et le fils. Porté par des acteurs dirigés à la perfection - Charles Farrell (figure du grand dadais optimiste, qui illuminait aussi les films de Frank Borzage à l'époque) et Mary Duncan en tête - City Girl stupéfie presque autant que L'Aurore par ses moments de pur génie cinématographique, même s'ils sont ici moins agressivement expressionnistes. Le plan-séquence de l'arrivée du couple à la ferme, avec son mouvement de caméra assez insensé pour l'époque, est exaltant au possible, comme le sont toutes les inventions de Murnau, dans ce film comme dans les autres.
Rappelons que City Girl fut l'occasion de la rupture du contrat mirifique qui unissait Murnau à la Fox. Celui-ci rejoignit alors Robert Flaherty pour réaliser cet autre chef-d'oeuvre, bien différent, qu'est
Tabou. Et il disparut peu après dans un accident de voiture, sans avoir vu aucun de ses deux derniers films terminés. Le cinéma muet mourait à peu près dans le même temps de sa belle mort.
Rappelons que la plupart de ses films allemands se trouvent dans un coffret MK2 (avec Tabou).
Faut-il ajouter que tout cela relève de l'indispensable pur et simple?