Refermant cet ouvrage, le lecteur retirera l'impression que, de 1830 à 1962, l'élite française dans son ensemble a plus ou moins ardemment souhaité l'extermination des Algériens et que les rapports entre colons et colonisés étaient faits d'une « violence permanente et banale », cristallisée dans les institutions de l'état colonial. De nombreux travaux ont pourtant montré que nulle part la domination coloniale ne s'est réduite au seul usage de la violence et que l'opinion française à l'égard de la colonisation était bien plus ambivalente que le tableau dressé ici, l'occasion pour moi de rendre hommage à Jacques Berque ou Albert Camus, parmi bien d'autres.
Au-delà de ces évidences, la démonstration comporte bien d'autres limites. Ainsi pourquoi écarter systématiquement les voix qui se sont élevées contre la violence coloniale, pourtant citées ça et là en notes de bas de page. Cette lecture uniformisatrice d' « un » discours colonial oublie la « multiplicité ouverte » et « l'aléa » qui font l'ordre du discours chez Michel Foucault, dont l'auteur se revendique bruyamment.
De plus, rien ne garantit que les nombreux textes cités, dont les auteurs sont la plupart parisiens, soient au centre de l'histoire de France en Algérie : nous ne savons rien de leurs effets sur les acteurs en situation coloniale. Du reste, le registre des pratiques n'est que très rarement évoqué : ne sont mentionnés que les actes les plus épouvantables, et tous particulièrement ceux que l'auteur regroupe sous la catégorie de « massacres coloniaux ». Or l'analyse des pratiques en situation coloniale est très différente de celle que ce collage de textes à l'usage du public métropolitain donne à voir : on observe des stratégies de contournement et de résistance, mais aussi des conflits internes à la puissance coloniale. Il faut bien voir qu'un texte dépend lui-même d'une situation. Pour ne citer qu'un exemple, les condamnations répétées en s'exacerbant, de toute aide à un protestant au moment de la révocation de l'Edit de Nantes, n'avaient d'autre signification que l'incapacité de l'Etat à empêcher cet exil. Malgré l'importante propagande monarchique et cléricale, nombreux furent les catholiques qui aidaient les protestants à échapper à la répression. Tout cela afin de dire qu'un texte transporté simplement devant nos yeux ne nous révèle que peu de choses sur le sens exact à donner à ses outrances. La simple posture moralisatrice, en ce qu'elle s'érige fièrement au-dessus d'un passé en lequel elle ne voit qu'abjection, ne rend pas justice du projet et de la situation où il s'insère, ni des pratiques réelles.
En outre, est-il besoin de rappeler que parallèlement à cette situation coloniale, la structure de la société algérienne est bouleversée par l'émergence de la puissance étatique et les processus divers de modernisation économique (cf Daniel Rivet, le Maghreb à l'épreuve de la colonisation). De tels bouleversements, s'ils sont naturellement liés à l'œuvre de « civilisation » et si leur forme particulière en porte les marques, sont à l'œuvre dans toute société en mutation économique et politique, et se prête bien mal à des lectures manichéennes.
Fondamentalement donc, la lecture d'Olivier Le Cour Grandmaison s'ancre dans un refus de l'histoire. Négliger les débats internes aux milieux coloniaux ou encore les tensions entre les textes et les pratiques conduit à gommer les dynamiques historiques au profit d'une interprétation qui uniformise la longue et complexe trajectoire des rapports entre la France et l'Algérie.
Devant cette œuvre grossièrement manichéenne, il est nécessaire de s'interroger sur la fonction qu'elle remplit auprès de ses adeptes, principalement les indigènes de la république et quelques groupes libertaires pour lesquels Le Cour Grandmaison faire figure de gourou postcolonial. Il me semble que Nietzche et Fanon peuvent nous aider à comprendre cette culture du ressentiment entretenu régulièrement, nécessairement : « Ce sont autant d'hommes du ressentiment, ces êtres physiologiquement détraqués et vermoulus, tout un royaume branlant de vengeance souterraine, inépuisable, insatiable dans leurs sorties contre les heureux et dans leurs prétextes pour se venger : quand pourraient-ils donc atteindre leur triomphe ultime, le plus subtil, le plus sublime ? Ils l'atteindraient indubitablement s'ils réussissaient à insinuer leur propre misère, toute misère dans la conscience des heureux : en sorte que ces derniers finiraient un jour par avoir honte de leur bonheur, et se diraient-ils entre eux : « C'est une honte d'être heureux, il y a trop de misère ».
« Le regard que le colonisé jette sur la ville du colon est un regard de luxure, un regard d'envie. Rêves de possession. Tous les modes de possession : s'asseoir à la table du colon, coucher sur le lit du colon, avec sa femme si possible. Le colonisé est un envieux »
A mon sens, il n'y a donc rien à attendre de la nouvelle humanité « postcoloniale ». Que l'éternelle reproduction de la psychologie du colonisé ou de l'esclave, de la colère, de la haine et de la logique du bouc-émissaire. Le grand hôpital des aliénés.