Au début, on apprend que le boucher s'appelle Pim, comme dans un conte. Alors on se doute bien qu'il est pas clair-clair ce boucher, pas clair-clair avec ses larmes, genre la passion selon saint Pim, les stigmates, les larmes de sang on y va droit… Pourtant tout est bien réel, hyper réel et on retrouve le jargon professionnel exploré, trituré, un catalogue de détails anatomiques bovins, porcins, ovins énumérés en phrases monocordes adressées directement au lecteur qui au fur et à mesure emmagasine ras la gueule la masse d'informations précises.
Je comprends et j'adhère, quel respect pour la grandeur des métiers, je me prends à rêver follement d'un monde où le conseiller d'orientation de l'éducation nationale aurait cette connaissance parfaite et sensuelle des métiers de la viande, du bois ou de la mécanique auto, de la période d'apprentissage à l'enseigne et en parlerait avec la même passion zélée qu'il met à encourager la jeunesse à se gaver de concepts en classe prépa ; au lieu de "diplôme" il dirait sans sourire le mot "chef d'oeuvre" comme on dit chez les compagnons.
Pendant que je digresse, Pim regarde de plus près les animaux utiles, ceux dont le destin est lié au destin de l'homme, "une vache devient un steak, attention les yeux"", de plus en plus près les regards se croisent, Pim fait corps avec ses bêtes, c'est vrai qu'"un boucher sans vache est un homme abstrait" mais on sent venir le moment où il sera malsain de trop se fréquenter. Et Pim sain de corps, doux d'esprit et boucher jusqu'à l'os vénérant sa bête, sa viande saine et thérapeutique, homme de l'art et homme de larmes "Pim simple et sage qui se dissout tout entier dans ses activités…- Pim s'identifie". Mais avec la viande, Pim va plus loin, il fusionne, il devient intimement, organiquement le chevalier viandard, noble palpeur de chair et caresseur de lame, homme-viande, homme-couteau, Pim aux mains de vermeille comme l'autre aux mains d'argent, combattant loyal, homme concret de bidoche et d'acier habité par une logique sans faille, une monomanie sereine excluant quiconque risquerait de la dérouter - un ami intime, une femme aimante - excluant même un lieu chaleureux où poser confortablement sa carcasse épuisée pour rêver un peu à autre chose. Si Pim rêve et pense c'est de boucherie seulement, la viande occupe la place vacante jusqu'à la nuit finale où il joue grandeur nature le destin de l'humanité à la loyale - la vie-le banquet-la vie- le chef d'oeuvre de Pim dans sa simplicité, tout l'inverse du boeuf écorché de Rembrandt, Vanité nécessaire rappelant à l'homme qu'il est mortel.