Depuis l'esclandre d'Henry Mintzberg (
Des managers, des vrais ! Pas des MBA : Un regard critique sur le management et son enseignement), dénoncer l'inadéquation des formations au management est devenu un lieu commun. En particulier, procès est fait à l'approche techniciste qui semble ignorer l'homme dans l'organisation. Il faudrait donc réhabiliter ce dernier. Clairement, l'ouvrage semble servir un tel programme en invitant le lecteur à enrichir sa manière de lire les comportements, histoire qu'il ne s'en tienne pas à des jugements à l'emporte-pièce ; par exemple, condamner sans ambages une résistance au changement au titre qu'elle est irrationnelle, alors que les individus ont toujours des "raisons, bonne raisons" d'agir, comme le dirait Raymond Boudon. On ne peut qu'applaudir cette initiative.
Le problème est que les auteurs ont entrepris de dérouler des grilles de lecture en faisant l'économie de toute considération sur les frontières disciplinaires. Le schéma global est le suivant : partant d'un thème, il s'agit d'exposer comment il est possible de l'aborder en considérant successivement l'individu éclairé par la psychanalyse, le groupe éclairé par la psychosociologie et l'organisation éclairée par la sociologie des organisations. Or cette distribution des disciplines en fonction de l'échelle à laquelle la situation est considérée est véritablement problématique, car elle fait l'impasse sur les spécificités de chaque approche et leurs incompatibilités. Ce n'est pas simplement choquant du point de vue scientifique (il faut relire par exemple la préface de Moscovici à "La psychologie sociale, une discipline en mouvement" pour sa condamnation d'une telle vue en escalier), c'est aussi très déroutant pour l'étudiant qui se trouve confronté à une série de grilles de lecture sans savoir laquelle choisir. Car l'objectif que les auteurs manquent, c'est bien de former le futur manager dont le problème n'est pas d'enrichir sa culture en sciences humaines, mais de disposer d'outils opérants pour gérer les hommes. Dans ces conditions, il fallait évidemment mieux développer une méthode s'appuyant sur une grille parmi d'autres et lui apprendre la bien maîtriser, en choisissant soigneusement cette méthode pour qu'elle condamne l'impétrant à faire preuve d'empathie. Car c'est qu'on cherche : des managers qui écoutent ceux qu'ils encadrent, l'écoute signifiant non seulement prêter attention à ce qui est dit, mais aussi répondre aux attentes en apportant des solutions.
Comment expliquer ce raté ? Sans doute parce que la plupart des auteurs se revendiquent de la psychosociologie et qu'il leur semblait important de ne pas exclure cette dernière. Mais au final, il faut bien le constater : la seule grille qu'ils proposent et qui présente un caractère un tant soit peu opératoire est l'analyse stratégique, laquelle relève de la sociologie des organisations. Les expériences en laboratoire conduites il y a des dizaines d'années aux Etats-Unis sont d'un bien médiocre secours au manager dans la pratique ; elles ne sont encore valorisées aujourd'hui qu'en tant qu'elles entretiennent cette fable selon laquelle il existerait des moyens magiques pour conduire autrui à adopter un certain comportement comme une mécanique.
Somme toute, il faudrait que les auteurs fassent leur deuil de la psychosociologie s'ils souhaitent permettre au lecteur d'échapper à une vision déshumanisée des salariés dont il s'agit plus que jamais de se départir pour juguler l'inflation du mal-être au travail.
Parole d'étudiant en MBA.